Par Mohamed Tahar Aissani—/—Il fallait bien que quelqu’un lève enfin le voile sur cette mythologie entretenue avec un acharnement suspect par une certaine droite française : celle d’une Algérie prétendument perfusée par les contribuables de l’Hexagone. Ce fut Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement (AFD), qui a brisé le silence.
Un silence d’État, peut-être diplomatique, mais devenu complice à force d’inaction face à la machine à fantasmes de l’extrême droite. Invité de la chaîne Public Sénat, Rioux a lancé une bombe en apparence anodine, mais qui désamorce un discours politique entier : « L’AFD ne mène aucune activité en Algérie. Il n’y a pas de financement direct. L’Algérie ne nous emprunte pas. » À ceux qui agitaient les chiffres délirants de centaines de millions d’euros versés chaque année à l’État algérien, le message est limpide : mensonge. Pas de prêts, pas de dons, pas de chèques volants. En réalité ? Quelques dizaines de milliers d’euros, éparpillés entre coopérations techniques et appuis symboliques. Le reste tient davantage du soutien au rayonnement culturel français… que d’une générosité internationale.
Le fantasme des 800 millions d’euros : propagande, mode d’emploi
La déclaration de Rioux tombe en pleine campagne d’intox lancée par la droite radicale. En figure de proue : Sarah Knafo, compagne d’Éric Zemmour et stratège de ses imprécations identitaires. C’est elle qui, sans sourciller, évoquait récemment 800 millions d’euros de transferts annuels vers Alger. Une somme fantasmée, brandie comme une preuve de la trahison de la République envers ses « vrais Français ». Mais cette fois, l’Algérie a refusé de jouer les boucs émissaires silencieux. Une plainte officielle pour incitation à la haine et diffusion de fausses informations a été déposée contre Knafo. Et la presse algérienne s’est faite le relais d’un agacement devenu structurel : ces attaques ne sont pas seulement absurdes, elles sont dangereuses, car elles participent d’un climat xénophobe visant directement la diaspora algérienne. Les chiffres réels ont été fournis noir sur blanc par la société des faits : un communiqué de la salle de presse de l’ambassade de France à Alger, daté de février 2025, appuyé par l’Agence de presse algérienne. Et que disent les faits ? En 2022, le montant total des « aides au développement » françaises vers l’Algérie s’élève à 132 millions d’euros, répartis comme suit :121 millions d’euros pour les étudiants algériens en France (bourses, hébergement, services universitaires).8,5 millions alloués aux programmes culturels du réseau français en Algérie (Institut français, festivals…).1,5 million via l’AFD, non pas pour l’État algérien, mais pour accompagner quelques projets économiques privés. 280 000 euros du ministère français de l’Intérieur pour des programmes d’intégration en France. Autrement dit : 80 % de ces fonds ne quittent même pas le territoire français. Et les 20 % restants servent à maintenir la présence française dans le Maghreb, non à subventionner des projets algériens. Il faut en finir avec cette hypocrisie : la prétendue générosité française envers l’Algérie est d’abord un investissement sur soi-même. Elle sert les universités françaises, l’influence culturelle, la diplomatie économique. L’Algérie, elle, ne demande rien. Elle ne tend pas la main. Elle n’a pas besoin de l’aumône d’un empire qui n’ose plus dire son nom. Alors oui, la déclaration de Rémy Rioux dérange. Elle vient troubler un récit millimétré, où l’ancienne colonie serait éternellement redevable, éternellement suspecte, éternellement subventionnée. C’est ce mensonge structurel que Knafo et consorts utilisent comme levier pour miner la légitimité de millions de Français issus de l’immigration. Mais quand les faits reviennent sur le devant de la scène, l’échafaudage se fissure. Et ce que Rioux a confirmé à demi-mot, l’Algérie le sait depuis longtemps : les « aides » sont d’abord une monnaie d’influence. Ce ne sont ni des dettes à rembourser ni des cadeaux à remercier. La sortie de Rémy Rioux restera-t-elle sans suite ? Il y a fort à parier que non. Le camp Zemmour a déjà prouvé qu’il préférait les slogans aux chiffres. Mais cette parole officielle, enfin dite, permettra au moins à certains médias – et à une opinion publique désabusée – de remettre les pendules à l’heure. Et à ceux qui se targuent de défendre l’identité française en alimentant les haines, ce rappel : la vérité n’a pas besoin de hurler. Elle suffit à elle seule.
