Par Mohamed Tahar Aissani—/—L’Algérie peut se vanter d’avoir mis le soleil dans un sorbet. En ce mois d’août 2025, la crème glacée artisanale “Créponne” vient de décrocher une reconnaissance mondiale inédite : le site international TasteAtlas l’a classée à la 25e place des meilleures douceurs glacées de la planète, tout en la consacrant première à l’échelle arabe et africaine.
Une distinction qui récompense bien plus qu’un dessert : un patrimoine populaire, une mémoire gustative, et une fraîcheur d’âme typiquement algérienne. L’histoire du “Créponne” ne se lit pas dans les manuels de cuisine gastronomique, mais se transmet de bouche en bouche, dans les ruelles d’Oran, entre les cris des marchands ambulants et les souvenirs d’enfance collés à la chaleur d’un été méditerranéen. C’est à Gilbert Soriano, un Espagnol établi dans l’Oranie coloniale, que l’on doit l’invention de ce sorbet au citron, simple, tonique, populaire. La recette, aussi modeste qu’ensoleillée, mêle du jus et zeste de citron, du sucre, de l’eau et du blanc d’œuf battu, pour une texture mousseuse, onctueuse, à mi-chemin entre la neige et le nuage. Une poésie givrée qui désaltère plus qu’elle ne nourrit, et dont l’élégance artisanale tranche avec la standardisation industrielle des crèmes glacées.Le classement de TasteAtlas n’est pas qu’un gadget médiatique. Ce site, reconnu pour son approche rigoureuse de la gastronomie traditionnelle, s’appuie sur des évaluations croisées d’amateurs expérimentés, excluant les notes suspectes, automatiques ou biaisées. Créponne, parfois écrit “Kréponne”, y figure désormais aux côtés des glaces italiennes et japonaises les plus emblématiques, preuve qu’un dessert né dans la moiteur de la côte algérienne peut rivaliser avec les classiques les plus codifiés. En Algérie, impossible de parler d’été sans évoquer le “crépone”. Vendu dans presque tous les salons de jus, dans les échoppes populaires et jusque sur les plages, il est le refuge glacé du peuple, loin des produits importés standardisés. Dans les foyers, nombreux sont ceux qui le préparent encore à la main, en respectant un secret bien gardé : brasser la préparation toutes les 30 minutes lors des premières heures de congélation. Une astuce qui garantit sa texture aérienne et sa tenue parfaite. Le “crépone” a traversé les décennies sans jamais céder à l’exotisme ni à la dilution commerciale. Mieux encore : il est resté fidèle à son âme, à sa fraîcheur d’origine, à sa simplicité désarmante. C’est là sans doute son plus grand exploit : avoir résisté à l’uniformisation des goûts, tout en conquérant un public toujours plus large, y compris les touristes curieux qui découvrent là une Algérie douce, créative, fière de ses petits chefs-d’œuvre populaires. Ce classement international pose aussi une question stratégique : et si l’Algérie s’armait de sa gastronomie pour conquérir les cœurs ? Si le “crépone” peut, à lui seul, incarner un art de vivre, une élégance de la simplicité et une tradition vivante, alors il mérite un véritable plan de valorisation à l’export. À l’image du thé marocain ou du houmous libanais, il peut devenir un ambassadeur non-officiel du pays, une forme douce de diplomatie gustative. Le “crépone” n’est pas simplement une glace. C’est un héritage affectif, une fresque d’émotions figée dans le froid, mais vivante dans les mémoires. Le classement de TasteAtlas vient le rappeler au monde entier : l’Algérie ne manque pas seulement d’or noir, elle possède aussi de l’or glacé, à partager sans modération. À condition, bien sûr, de ne jamais le trahir par des versions insipides. Que vive le “créponne”, et qu’il reste ce qu’il a toujours été : un rayon d’Algérie en pleine canicule.
