Par Kheireddine Boukhalfa—/—
Au moment où les relations entre Paris et Alger traversent l’une de leurs phases les plus délicates depuis plusieurs décennies, la récente visite de Ségolène Royal en Algérie a ravivé le débat sur l’avenir du partenariat entre les deux pays. Reçue par le président Abdelmadjid Tebboune et plusieurs responsables algériens, l’ancienne ministre française, aujourd’hui présidente de l’Association France–Algérie (AFA), a multiplié les prises de parole à son retour à Paris, livrant une analyse sévère mais lucide de la situation diplomatique actuelle. En effet, effectuée à titre personnel, mais avec une forte portée politique, cette visite de plusieurs jours intervient dans un contexte de gel quasi total des relations bilatérales. Les échanges économiques sont à l’arrêt dans plusieurs secteurs clés, notamment l’agriculture et l’élevage, les canaux diplomatiques sont fragilisés par le rappel des ambassadeurs, et les services consulaires, essentiels à la gestion des flux migratoires, fonctionnent au ralenti. Pour Ségolène Royal, cette rupture est lourde de conséquences et préjudiciable aux deux parties, en particulier à la France. Fidèle à la vocation historique de l’AFA, créée en 1963 sous l’impulsion de Germaine Tillion et avec l’appui du général de Gaulle, Ségolène Royal affirme avoir voulu « écouter, comprendre et proposer des perspectives d’avenir ». À ses yeux, la crise actuelle ne peut être appréhendée à travers des discours de confrontation ou de désignation de responsabilités unilatérales. Elle insiste sur la profondeur d’une histoire commune marquée par la colonisation et ses séquelles, restées selon elle insuffisamment reconnues par la France. Face à certains discours français évoquant une prétendue radicalisation de l’Algérie, l’ancienne candidate à la présidentielle oppose un constat pragmatique: l’Algérie entretient aujourd’hui des relations solides avec de nombreux partenaires internationaux. L’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, engagée dans un important accord sur l’hydrogène vert, ou encore les États-Unis multiplient les coopérations économiques et stratégiques avec Alger. Pendant ce temps, la France, pourtant liée à l’Algérie par une histoire humaine et culturelle unique, reste en retrait. Selon Ségolène Royal, cette situation traduit une incapacité d’une partie de la classe politique française à reconnaître les transformations profondes qu’a connues l’Algérie. Le pays a renforcé son autonomie industrielle, notamment dans le secteur pharmaceutique, développé ses capacités d’exportation et s’impose désormais comme un pôle attractif pour les investisseurs étrangers. « Les places se prennent », avertit-elle, estimant que la France risque de perdre durablement ses positions si elle persiste dans l’immobilisme. La question migratoire, au cœur des tensions actuelles, a également occupé une place centrale lors de ses échanges à Alger. Ségolène Royal a confirmé avoir évoqué le dossier des obligations de quitter le territoire français (OQTF) avec le président Tebboune. Elle estime toutefois que les autorités françaises, et en particulier le ministère de l’Intérieur, instrumentalisent ce sujet pour masquer leurs propres difficultés. À ce titre, elle a vivement encouragé le ministre Laurent Nuñez à se rendre en Algérie sans poser de conditions préalables, rappelant que son homologue algérien l’y attend. L’ancienne ministre critique également la tendance de certains responsables français à lier leur déplacement à Alger à des exigences préalables, y voyant le signe d’un refus déguisé du dialogue. Pour elle, seule une reprise des échanges directs permettra de sortir de l’impasse actuelle, notamment sur les dossiers sécuritaires et migratoires. Au-delà des questions conjoncturelles, Ségolène Royal plaide pour un geste politique fort : une démarche de réconciliation fondée sur la reconnaissance du passé colonial. Elle insiste sur le fait que l’Algérie ne réclame pas de réparations financières, mais des actes symboliques concrets, à commencer par la restitution des biens culturels et historiques. Parmi eux figurent les effets personnels de l’émir Abdelkader, le canon d’Alger conservé en France, l’intégralité des archives historiques, ainsi que les restes humains de résistants algériens détenus dans des musées français. Elle regrette également le non-respect des engagements pris par la France en matière de restitution des archives et appelle à une application rapide des conventions signées. À ses yeux, ces gestes simples mais essentiels constitueraient le socle d’une relation renouvelée, basée sur le respect et la confiance. Ségolène Royal affirme avoir sollicité une rencontre avec le président Emmanuel Macron afin de lui transmettre les conclusions de sa mission et l’exhorter à initier ce processus de reconnaissance. Elle rappelle que le chef de l’État avait, par le passé, tenu des propos forts sur la colonisation et établi une relation privilégiée avec le président Tebboune, avant un revirement perçu en Algérie comme une profonde déception.Balayant toute ambition présidentielle personnelle, l’ancienne candidate assure que son engagement sur le dossier algérien n’est dicté par aucun calcul électoral. Elle estime au contraire que le sujet est politiquement peu rentable en France, ce qui expliquerait selon elle le silence et la frilosité d’une grande partie de la classe politique. Son message est clair : la France est face à une fenêtre d’opportunité qui se referme. L’Algérie avance, diversifie ses partenariats et ne peut indéfiniment attendre un geste de réconciliation. À défaut d’un changement de cap rapide, Paris risque de voir s’éloigner durablement un partenaire stratégique majeur, au détriment des intérêts des deux peuples et des générations futures de part et d’autre de la Méditerranée.
