Prix Goncourt 2024 :Retour sur La gloire silencieuse de Kamel Daoud ou le triomphe de la normalisation

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Le 4 novembre 2024, la nouvelle est tombée : Kamel Daoud, écrivain franco-algérien, a remporté le prestigieux prix Goncourt pour son dernier roman Houris, publié aux éditions Gallimard. Ce roman, centré sur les tourments de la « décennie noire » en Algérie, relate l’histoire d’une narratrice hantée par la perte de sa sœur, cherchant rédemption dans une Algérie meurtrie.

Pour certains, cette consécration est le signe d’une réussite éclatante, mais pour d’autres, elle soulève des questions sur le véritable coût de cette reconnaissance. Dans le monde littéraire où s’entrelacent talent et diplomatie implicite, Daoud semble avoir trouvé un équilibre parfait… ou devrait-on dire, un compromis ? Dans la liste des finalistes, des auteurs tels que Sandrine Collette, Gaël Faye, et Hélène Gaudy ont tous défendu des œuvres puissantes, mais seul Daoud est parvenu à captiver l’Académie Goncourt avec un portrait de l’Algérie que certains qualifieraient d’exotisme dramatique. Et pourtant, ce Goncourt, doté symboliquement de 10 euros (un prix qui aurait apparemment grimpé à 13 euros, comme le soulignent moqueusement certains internautes), ne fait pas que célébrer le talent littéraire ; il devient une légitimation, une validation de l’adhésion silencieuse aux attentes des cercles parisiens. Le succès de Daoud est salué par la critique en France, mais la réception est bien différente en Algérie, où ses choix littéraires et ses prises de position. Sur les réseaux sociaux, les réactions fusent. Safia Mustapha interroge, incrédule : « Whooo ?? » tandis que Brahim Amraoui ironise en affirmant : « En effet, c’est sa place. » Et que dire de ceux qui, comme Abdelkarim Tazaroute, désignent ce prix comme celui de « l’allégeance à ses maîtres » ? Ce sont des voix qui rappellent que, parfois, le prix de la reconnaissance internationale est celui du silence sur des vérités dérangeantes.

La Figure du « Bon Opposant » et la Littérature d’Adhésion

Dans Houris, Daoud dessine le visage d’une Algérie où l’obscurantisme et la violence semblent omniprésents. Mais en choisissant de plaire à un public français, qui raffole d’une Algérie troublée, il laisse dans l’ombre des aspects cruciaux du contexte historique et politique, comme si chaque mot était pesé pour ne froisser personne. À ceux qui attendent une littérature engagée, Samira Merbah lance : « Il reste 2 autres et ouf ! Place à la littérature engagée ! » Ce Goncourt pourrait-il être vu comme un « prix de normalisation », une consécration de l’écrivain qui sait se taire au bon moment ? En effet, si Daoud gagne les faveurs de l’establishment littéraire français, ce n’est pas pour sa critique profonde et nuancée, mais pour une adhésion subtile aux stéréotypes. La société française le célèbre, non pour sa capacité à surprendre ou à provoquer, mais pour le confort d’une lecture « sûre », dépourvue d’ambiguïtés sur une Algérie qui se doit d’être sombre et fragmentée. Comme le souligne sarcastiquement Mounira Bakhti « Il devrait verser la prime aux enfants de Gaza, au lieu de parader sur Le Point. »

Quand la reconnaissance littéraire devient synonyme d’alignement

Pour Daoud, ce Goncourt est sans doute une consécration, mais aux yeux de certains, il apparaît davantage comme le triomphe d’une posture, celle de l’opposant acceptable. Mourad Ghozali résume ce sentiment avec mordant : « Le harki de 2024, un supplétif bien domestiqué. » Pour ces lecteurs, l’écrivain a troqué une part de sa voix pour gagner en notoriété, s’adaptant aux attentes d’un public occidental qui préfère une Algérie simplifiée, caricaturale, là où chaque nuance disparaît sous le poids de l’idéologie. Le problème n’est pas dans le succès de Daoud, mais dans ce qu’il symbolise : une littérature algérienne filtrée, calibrée pour le regard de l’autre. Le Goncourt semble ici moins récompenser un roman que la posture de l’écrivain, devenu l’écho d’une vision occidentale. La reconnaissance s’achète, certes, mais à quel prix? Ce « Prix Goncourt » est-il une simple récompense ou un rappel amer des attentes tacites d’une intelligentsia qui demande aux écrivains étrangers de résonner avec ses propres préoccupations ? Ainsi, entre les éloges français et les critiques algériennes, Kamel Daoud semble incarner, bien malgré lui, cette figure de l’écrivain déraciné, devenu ambassadeur d’une culture qu’il doit parfois renier pour briller. Peut-être le prix à payer pour ce « Goncourt du silence » est-il finalement de devoir, pour paraphraser les mots amers des critiques, « s’installer à Tel Aviv » – pas en personne, bien sûr, mais dans une posture, dans une adhésion invisible mais ressentie.

Par Mohamed Tahar Aissani

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