Par Mohamed Tahar Aissani–////– Le décor est parisien, le pathos bien huilé, le discours calibré. Ce 17 mars, à la salle Gaveau, Kamel Daoud — désormais prix Goncourt et chroniqueur attitré de l’incompréhension post-coloniale — s’est présenté devant ses maîtres d’audience avec sa litanie habituelle : l’Algérie serait une terre de terreur, Boualem Sansal un martyr, et lui, Daoud, un voyant pessimiste croyant encore aux miracles.
Mais de quel miracle parle-t-il ? Celui de voir son Algérie détruite pour pouvoir mieux la décrire ? Celui de transformer la parole critique en parole sacrée dès qu’elle est validée par les rédactions parisiennes ? Car ne nous y trompons pas : la parole de Daoud n’est pas une résistance, c’est une résignation. C’est une abdication de la nuance, de la complexité, de la fraternité nationale. Kamel Daoud, comme Boualem Sansal avant lui, pratique une forme d’exil rentable : celui du dénonciateur professionnel. Son regard sur l’Algérie est celui d’un explorateur revenu de ses propres blessures, mais incapable de guérir. Il ne cherche pas à comprendre son pays, il cherche à le réduire à une formule facile : la radicalité, l’autoritarisme, le silence. Il dit : « Je connais les radicalités de cette terre.
Nous lui répondons : C’est vous qui radicalisez l’image de cette terre. À force de parler de l’Algérie comme d’un enfer culturel, religieux ou politique, vous la livrez en pâture à ceux qui n’ont jamais cessé de la haïr. Votre combat n’est pas pour la liberté de Sansal, il est pour le confort d’un regard étranger qui vous récompense à coups de prix, de tribunes, et de salles remplies. Vous prétendez dénoncer une dictature. Mais que faites-vous d’autre qu’imposer la vôtre ? Celle de votre monopole sur la parole légitime, celle de vos larmes programmées sur commande, celle d’une fiction romanesque transformée en sentence politique. Sansal a été poursuivi — non pour ses idées — mais pour avoir franchi une ligne claire : celle de la souveraineté nationale, violée par des propos qui prêtent main-forte à une propagande étrangère. Car non, on ne joue pas avec la stabilité d’un pays comme on joue avec les métaphores d’un roman. Et surtout pas en 2025, dans un monde où les ingérences rampent à visage masqué. L’article 87 bis n’est pas un caprice. C’est une ligne de défense. Elle ne s’attaque pas à la liberté, elle la protège. La vraie liberté n’est pas de dire n’importe quoi à n’importe qui — c’est de répondre de ses paroles devant ceux qu’elles affectent.
La trahison des clercs : quand l’intellectuel oublie sa mission
Vos mots, Messieurs Daoud et Sansal, sont devenus les miroirs déformants d’une Algérie qui n’existe que dans vos souvenirs tranchés ou vos fantasmes de rupture. Vous avez quitté la terre, mais surtout le réel. Et de votre exil, vous distribuez des vérités comme des sentences, oubliant que la littérature n’est pas une arme de destruction politique, mais un appel à la dignité. Nous avons assez de blessures. L’Algérie a souffert de ses extrêmes, de ses guerres, de ses égarements. Mais elle n’a pas besoin qu’on la réinvente comme un théâtre de guerre civile perpétuelle pour séduire l’Occident. Elle a besoin qu’on la défende, même dans ses contradictions. Vous dites « crucifixion ». Nous disons : spectacle. Vous dites « liberté ». Nous disons : mise en scène. Vous dites « pays perdu ». Nous disons : patrie debout. Vous pouvez continuer à briller dans vos salons dorés, à passer de micros en micros, de prix en prix. L’Histoire, elle, retiendra autre chose. Elle retiendra que dans les heures où l’Algérie avançait avec ses forces et ses faiblesses, certains de ses fils ont préféré se vendre plutôt que de s’engager. Ils ont troqué l’amour rude de leur patrie contre les applaudissements tièdes de ceux qui la méprisent. Nous, nous resterons ici. À dire, à construire, à critiquer parfois — mais toujours à l’intérieur de la maison. Parce qu’on ne crache pas sur le sol qui nous a nourris. Parce qu’on n’écrit pas contre les siens pour briller ailleurs. La plume ne doit pas servir à percer la poitrine de sa patrie. Elle doit en être la cicatrice et la promesse.
