Casablanca, port de la honte ?:
Quand le peuple marocain dit non aux « navires de l’extermination »

0
41

 

Par Mohamed Tahar Aissani ––/—   

Vendredi soir, la brume maritime n’a pas suffi à dissimuler la colère. À 19 heures précises, des centaines de Marocains se sont rassemblés devant le port de Casablanca, répondant à l’appel solennel de la Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation. Leur mot d’ordre ? Clair, tranchant, intransigeant : « Non aux navires de l’extermination dans nos ports ». Cette mobilisation populaire, étouffée dans une chape sécuritaire dense, visait à dénoncer l’accostage du Nexoe Maersk, un cargo soupçonné de transporter une cargaison militaire à destination d’Israël, incluant des équipements destinés aux avions de chasse F-35 et une livraison « létale » estampillée Made in USA. L’embarcation devait poursuivre sa route vers le port de Tanger Med, ultime escale avant de rejoindre la base militaire de Nevatim, dans le désert du Néguev. Mais c’est bien plus qu’un bateau que ces citoyens ont voulu stopper. Ce qu’ils rejettent, c’est la banalisation de l’impensable : que leur territoire serve de point de transit à l’industrie de guerre israélienne, en pleine offensive contre Ghaza, au mépris des morts civils, du droit international, et de l’histoire même du peuple marocain.

La colère du port : une mémoire trahie

Les slogans scandés par les manifestants résonnent comme un cri du cœur : « Le peuple veut la chute de la normalisation ! » ou encore « La souveraineté n’est pas à vendre ! » Ils rappellent à ceux qui auraient oublié que le Maroc, terre d’histoire et de dignité, ne saurait être complice de l’armement d’un régime accusé de crimes de guerre. Comme l’a exprimé Hassan Benajeh, figure de la contestation : « Laisser passer des navires liés à Israël, c’est violer notre souveraineté. C’est une complicité muette avec une machine de mort. » La critique dépasse la simple dénonciation. Elle touche à l’éthique, à l’honneur d’un peuple qui a toujours abrité la cause palestinienne dans son imaginaire collectif, même quand les instances dirigeantes choisissent le silence ou la compromission. Car ce que dénonce aujourd’hui la rue marocaine, c’est aussi un divorce croissant entre la conscience populaire et la realpolitik du Makhzen.

Les dockers refusent de plier

Dans une décision rare et courageuse, le Syndicat national des travailleurs portuaires a appelé ses membres à boycotter toute opération liée à la cargaison du Nexoe Maersk. Le geste n’est pas anodin. Il réactive l’héritage des luttes syndicales de solidarité internationale, celles qui, naguère, avaient conduit les dockers sud-africains à refuser de charger les bateaux d’apartheid. « Nous ne participerons à aucune opération logistique facilitant l’armement d’un État occupant », a tranché la coordination syndicale dans un communiqué sans ambiguïté. Un front syndical, populaire et symbolique est en train de naître dans les ports marocains, transformés malgré eux en carrefours d’ombre. Pour les travailleurs, ces quais ne doivent pas devenir des plateformes de logistique guerrière au service d’une domination illégitime. La normalisation entre Rabat et Tel-Aviv, initiée en 2020 dans le cadre des Accords d’Abraham, avait déjà semé un profond malaise dans la société marocaine. Mais la présence sur le sol national d’un navire suspecté de livrer la mort à des populations civiles marque un tournant. L’affaire Nexoe Maersk est peut-être le révélateur d’un basculement : celui d’un peuple qui, en dépit des canaux diplomatiques, rejette la militarisation de ses ports au profit d’un État en guerre. Cette révolte, profondément pacifique mais résolument ferme, ouvre une brèche. Elle interroge la souveraineté, la mémoire, l’éthique, et replace la voix populaire au centre du jeu politique. Une voix qui, en clamant « Non aux navires de l’extermination », rappelle à tous que le Maroc ne saurait devenir une simple escale pour les armateurs de l’oubli.

 

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici