Stratégies croisées:
L’Algérie et l’Union européenne à la croisée des chemins diplomatiques

0
25

Par Mohamed Tahar Aissani—/—

C’est dans les coulisses feutrées de Bruxelles, ce 21 mai 2025, que s’est rejoué un acte majeur du dialogue euro-algérien. Là où les intérêts géopolitiques se tissent dans la dentelle diplomatique, le ministre d’État, ministre des Affaires étrangères et de la Communauté nationale à l’étranger, Ahmed Attaf, a rencontré la haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kaja Kallas.

Ce n’était pas un échange de convenance, mais une concertation stratégique à haute intensité. Ces pourparlers se sont tenus en marge de la troisième réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union africaine et de l’Union européenne. Plus qu’un simple sommet, ce rendez-vous s’est imposé comme un moment de vérité pour jauger la sincérité d’un partenariat souvent malmené par les turbulences économiques, les agendas divergents, et les crispations autour des équilibres commerciaux. Le cœur des discussions a porté sur un dossier sensible, souvent repoussé mais jamais enterré : la révision de l’accord d’association liant Alger à Bruxelles. Un accord signé dans un autre siècle, sur fond d’optimisme libéral, mais que l’Algérie considère désormais comme asymétrique, notamment dans ses dimensions économiques. Il ne s’agit pas de rompre, mais de rééquilibrer. De cesser de jouer à sens unique. « Donner du sens à la coopération » pourrait être le mot d’ordre d’une Algérie qui ne veut plus être reléguée au rang de simple fournisseur d’énergie ou de marché passif. Le ministre algérien a ainsi réaffirmé la volonté de son pays de réactiver les mécanismes institutionnels de la coopération avec l’UE. Ce n’est pas un hasard si cette démarche intervient dans un contexte de redéfinition des alliances au Sahel, de révoltes souverainistes dans les capitales africaines, et d’un retour brutal de la realpolitik dans les rapports Nord-Sud.

Libye, Sahel : des foyers en feu, une vigilance commune

Au-delà des considérations économiques, la sécurité régionale a occupé une large place dans les échanges. Le dossier libyen, avec ses impasses politiques et ses interférences étrangères, demeure une épine dans le pied maghrébin. L’Algérie, qui prône une solution purement inter-libyenne, tente depuis des années de ramener autour d’une même table les acteurs fracturés de ce conflit sans fin. Mais c’est surtout le Sahel qui hante les nuits des diplomates. Entre les coups d’État à répétition, la montée en puissance des groupes armés et l’arrivée d’acteurs extra-africains au goût du risque, la région est devenue une poudrière où l’Europe voit se nouer son destin sécuritaire, migratoire, voire économique. L’Algérie, par sa position géographique et son expérience de médiation, reste l’un des rares États à pouvoir encore jouer un rôle d’équilibre. Encore faut-il que ses alertes soient entendues. La réunion ministérielle UA-UE a permis de revisiter les engagements issus du sommet de février 2022. Trois années plus tard, le besoin d’un nouveau souffle est palpable. Si les déclarations d’intention ne manquent pas, les résultats tangibles, eux, se font attendre. Quatre thèmes étaient à l’ordre du jour : paix, sécurité et gouvernance; multilatéralisme; prospérité partagée; et mobilité des peuples. Des ambitions nobles, certes, mais dont la concrétisation passe par une volonté politique commune et des moyens adaptés. Et c’est précisément ce que rappelle, en filigrane, la diplomatie algérienne : aucun développement durable ne peut se faire sur fond d’injustice structurelle ou d’oubli des réalités locales. Pour que le partenariat UA-UE ne soit pas un slogan creux, il faudra que l’Europe cesse de voir l’Afrique comme un prolongement de ses angoisses et commence à l’aborder comme une alliée égale, capable, et exigeante. Les discussions de Bruxelles ne sont peut-être qu’un prélude. Mais elles dessinent les contours d’un changement d’attitude algérienne : lucide, assertive, tournée vers une souveraineté assumée dans ses choix diplomatiques. L’Algérie ne claque pas la porte, elle la redessine. Reste à voir si l’Union européenne aura, cette fois, le courage de la franchir sans arrogance. Au cœur de l’agenda africain et méditerranéen, entre convergences stratégiques et divergences profondes, le dialogue entre Alger et Bruxelles pourrait bien incarner l’un des derniers espaces de coopération exigeante. Une alliance fondée non plus sur les illusions post-coloniales, mais sur les intérêts mutuels et le respect réciproque. C’est à ce prix seulement que les discours de partenariat prendront racine dans le réel.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici