Par Mohamed Tahar Aissani—/—Dans la nuit de samedi à dimanche, le grondement des missiles américains a rompu le silence du désert iranien. Fordo, Natanz, Ispahan : trois noms familiers aux stratèges, devenus en quelques heures les nouveaux foyers d’un brasier géopolitique à ciel ouvert.
L’opération, annoncée comme « décisive » et « historique » par Donald Trump lui-même, vient frapper au cœur du programme nucléaire iranien, avec une brutalité qui en dit long sur le retour des logiques de force dans les relations internationales. Mais c’est depuis Alger qu’est venu, dès les premières lueurs du jour, un autre son de cloche. Plus rare. Plus lucide. Et peut-être plus urgent. Le communiqué du ministère des Affaires étrangères algérien ne s’embarrasse pas d’euphémismes. Il parle d’une escalade d’une gravité extrême, d’un tournant inquiétant dans un contexte où l’opinion mondiale appelait à la retenue. Il rappelle que les frappes israéliennes de la veille contre des cibles iraniennes avaient déjà creusé le sillon d’un affrontement direct. Que le raid américain, loin de calmer les esprits, jette de l’huile sur un feu que nul ne maîtrise plus vraiment. Mais surtout, il insiste sur l’absurde contradiction entre le consensus international en faveur de la désescalade et les choix unilatéraux des puissances qui se permettent, au nom de leur sécurité supposée, de violer sans trembler les fondements du droit international. Ce n’est pas tant le contenu du message algérien qui surprend, que le fait même qu’il soit émis. Tandis que la majorité des capitales arabes gardent le silence ou se replient derrière des alliances militaires de circonstance, l’Algérie fait entendre une voix différente, minoritaire sans doute, mais cohérente. Elle ne défend pas ici un camp contre un autre. Elle défend une idée : que la paix est un acte volontaire, non une récompense octroyée après les bombardements. Que l’usage de la force, même maquillé en opération ciblée, produit plus de chaos que de solutions. Que la mémoire des peuples n’efface jamais les humiliations subies par les armes, même quand celles-ci se prétendent libératrices ou dissuasives. Ce rappel peut sembler naïf à certains, désuet même à ceux pour qui la géopolitique est un jeu cynique de rapports de force. Mais il incarne quelque chose de plus profond : un attachement obstiné au principe, au droit, à la souveraineté. Une fidélité à une diplomatie de non-alignement qui a marqué, dans l’histoire récente, les moments les plus dignes de la politique étrangère algérienne. On peut en discuter les limites, mais il serait injuste d’en nier la constance. Dans un monde où les équilibres vacillent, où la parole devient bruit ou posture, cette constance prend une valeur presque révolutionnaire. Ce raid sur Fordo, quel que soit son objectif stratégique, ne peut être lu en dehors du contexte global : celui d’un monde où les États-Unis, plus unilatéraux que jamais sous Trump, imposent leur tempo sans contre-pouvoir effectif. Celui d’un Moyen-Orient transformé en laboratoire d’expériences militaires successives. Celui d’une diplomatie internationale en état de mort cérébrale, où les institutions multilatérales peinent à produire autre chose que des communiqués sans prise sur le réel. Face à cela, Alger tente de faire entendre un appel à la raison, à la mémoire, à la responsabilité. Elle rappelle que les conflits ne se règlent pas à coups de drones, que les peuples ne se soumettent pas indéfiniment aux diktats des puissants, que la paix n’est pas l’absence de guerre, mais la construction patiente d’un dialogue crédible, inscrit dans la durée. Elle plaide, non pas pour l’Iran, mais pour un monde encore capable de contenir sa propre folie. Ce que l’Algérie dit aujourd’hui, c’est qu’il reste possible de parler sans hurler, de négocier sans bombarder, de construire sans dominer. Ce qu’elle murmure entre les lignes, c’est qu’un autre Moyen-Orient est encore envisageable, pour peu qu’on cesse d’en faire une arène d’expérimentation militaire à ciel ouvert. Et ce qu’elle nous apprend, en creux, c’est que la diplomatie n’est pas morte. Elle a juste besoin qu’on ose, à nouveau, y croire. Car dans le vacarme des missiles et des tweetstorms, il reste une place pour les voix calmes. Celles qui ne prétendent pas sauver le monde, mais qui rappellent, avec une obstination tranquille, que le monde mérite d’être sauvé.
