Corruption dans les marchés publics:
Quand la confiance vacille

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Par Mohamed Tahar Aissani—/—Il est des révélations qui, loin d’être de simples interpellations politiques, sonnent comme une alerte adressée à toute une société. Le courrier du député Jeddou Rabah au ministre des Finances, révélé ce 1er octobre, en fait partie. Derrière la sécheresse d’un « questionnement écrit » parlementaire se cache un constat brutal : les pratiques opaques qui gangrènent les marchés publics en Algérie ne sont plus des exceptions isolées, mais un système en voie de normalisation. Et avec elles, c’est la crédibilité même de l’État, sa parole et ses institutions, qui vacillent. Dans sa correspondance, le député décrit un mécanisme tristement banal : des administrations qui réarrangent les résultats d’appels d’offres une fois les enveloppes ouvertes, retirant des lots de travaux pour favoriser un soumissionnaire au détriment d’un autre, modifiant l’économie même des cahiers des charges. Dans ce théâtre de l’absurde, l’offre la plus compétitive ne l’est plus vraiment, la transparence se délite, et l’égalité des chances n’est plus qu’une façade. Ce n’est plus la qualité du projet qui prime, mais l’habileté des manœuvres en coulisses. Plus grave encore : certains fonctionnaires, censés être les garants de la neutralité administrative, deviennent acteurs et bénéficiaires de cette dérive. Ils ne se contentent pas d’arranger un dossier : ils se transforment en partenaires occultes, tirant profit du chantier qu’ils étaient chargés d’arbitrer. Entre intérêts privés et responsabilités publiques, la frontière s’efface. L’administration devient juge et partie, et la confiance citoyenne s’effondre. Ces manquements ne se limitent pas au champ financier, insiste le député : ils altèrent directement la qualité des ouvrages réalisés. Quand l’attribution se décide sur la base de combines plutôt que sur le sérieux des offres, la conséquence est inévitable : routes fragiles, infrastructures précaires, bâtiments qui s’effritent quelques années après leur inauguration. Le citoyen, lui, paie deux fois : une première fois par ses impôts, une seconde par l’usure prématurée des équipements censés servir l’intérêt général. Le nœud du problème réside dans l’absence de contrôle technique indépendant et rigoureux. Quand le donneur d’ordre et l’exécutant sont liés par une connivence tacite, qui reste pour vérifier que les règles sont respectées, que les matériaux sont conformes, que les délais sont honorés ? Le résultat, tout le monde le connaît : des ouvrages qui ne tiennent pas dans la durée et une trésorerie publique encore plus saignée, contrainte de financer de nouvelles réparations. Face à ce tableau sombre, les questions que Jeddou Rabah adresse au ministre des Finances prennent la forme d’un réquisitoire. Que fait l’État pour garantir l’intangibilité des cahiers des charges après l’ouverture des plis ? Quelles barrières contre les conflits d’intérêts et l’abus de fonction ? Quelles sanctions réelles pour les auteurs de ces dérives ? Et surtout, la République est-elle prête à franchir le pas décisif de la numérisation totale du processus, de la préparation des dossiers à l’attribution finale, afin de réduire au minimum l’espace de l’arrangement et de l’opacité ? Ces interrogations, qui résonnent comme une mise en demeure, vont bien au-delà du champ parlementaire. Elles touchent au pacte moral entre les institutions et les citoyens. Car le marché public n’est pas une affaire abstraite : il engage des milliards issus de l’effort collectif, et il conditionne l’avenir d’équipements vitaux, des routes aux hôpitaux. Chaque manipulation d’appel d’offres, chaque complaisance dans l’attribution, est une blessure infligée à la République et un affaiblissement de l’idée même de service public. Dans un pays où la jeunesse réclame plus de justice et de transparence, où la confiance envers les institutions est déjà fragilisée, ces pratiques ne sont pas de simples dérapages : elles deviennent explosives. Elles nourrissent le scepticisme, alimentent la colère, et tracent un fossé dangereux entre gouvernants et gouvernés. Il est encore temps de redresser la barre. Mais cela suppose des choix courageux, une volonté politique ferme, et l’acceptation de bousculer les habitudes ancrées dans les bureaux et les arcanes administratives. Sans quoi, les révélations comme celles de Jeddou Rabah ne seront qu’un chapitre de plus dans le long récit d’une République qui s’est laissé voler ses principes par l’inertie et la complicité.Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la bonne gestion des fonds publics. C’est l’idée même d’un État impartial, garant de l’intérêt collectif. C’est la dignité d’un peuple qui ne demande pas la perfection, mais simplement que la parole donnée dans la loi se traduise par la probité dans l’action. Et c’est peut-être, au fond, la dernière ligne rouge à ne pas franchir : celle de la confiance.

 

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