Mohamed Tahar Aissani—/—
À la veille du 14 décembre, date annoncée pour une proclamation présentée comme « l’indépendance de la Kabylie », une voix venue de l’intérieur même de l’histoire amazighe prend position avec une fermeté qui tranche dans le bruit ambiant. El Hadi Ould Ali, ancien responsable du Mouvement culturel berbère, dans un texte dense, écrit comme un serment, l’ancien militant invoque trois autorités que l’on ne brandit pas à la légère : l’éthique, la politique, l’histoire. Il ne parle pas au nom d’un appareil, encore moins au nom d’une conjoncture. Il parle au nom d’une trajectoire. Et ce qu’il conteste, c’est une fracture présentée comme libératrice, mais qu’il décrit comme une impasse : un mirage dangereux, parce qu’il travestit la nature du combat amazigh et détourne la Kabylie de ce qu’elle a toujours été dans le destin algérien. Son propos est clair : défendre l’identité amazighe, la langue, les droits culturels et démocratiques ne saurait, en aucun cas, se confondre avec le démantèlement de la nation. Pour lui, le MCB n’a jamais été une antichambre de la partition. Il a été un mouvement de dignité, un mouvement de reconnaissance, un mouvement d’ouverture dans un pays que l’uniformisation a trop souvent tenté de refermer. Le transformer aujourd’hui en marchepied d’un projet séparatiste reviendrait à le trahir, à l’amputer de sa raison d’être, à falsifier son héritage. Ould Ali rappelle ensuite une évidence que certains discours semblent vouloir effacer : la Kabylie n’est pas un appendice. Elle est une force constitutive. Elle n’a pas attendu des lignes imaginaires sur une carte pour porter sa voix, irriguer la culture, nourrir l’esprit critique, payer le prix du courage politique. Elle a imprimé sa marque dans les résistances, dans l’organisation du mouvement national, dans les luttes contre toutes les formes de confiscation coloniale hier, autoritaire parfois, bureaucratique souvent. L’histoire algérienne moderne, dans ses pages les plus âpres comme dans ses élans les plus lumineux, porte aussi cette empreinte. C’est là que le texte devient frontal : raccrocher la Kabylie à un projet de séparation, dit-il, revient à maquiller son itinéraire. La région, insiste-t-il, a privilégié le combat pacifique, la citoyenneté, la pluralité, la revendication démocratique. Elle n’a pas choisi le repli territorial. La faire entrer de force dans un récit de rupture, c’est lui imposer une identité politique qui n’est pas la sienne et déformer le sens profond de ses luttes. Mais son refus n’est pas seulement un rejet. C’est une réaffirmation. La Kabylie n’est pas une bannière de passage ni une cause conjoncturelle que l’on brandit selon les saisons et les intérêts. Elle est, dans sa lecture, une colonne de l’Algérie moderne. Et son destin, parce qu’il est tissé à celui du pays, ne se pense pas en termes d’extraction, mais de transformation : un surcroît de démocratie, un surcroît de libertés, un surcroît d’État de droit. Ould Ali le dit sans détour : le combat qu’il a porté était culturel, démocratique, identitaire au sens noble jamais séparatiste. Il rappelle les objectifs qui, pendant des décennies, ont structuré les mobilisations : la reconnaissance de tamazight, la justice sociale, les libertés publiques, une Algérie capable d’assumer sa pluralité sans la craindre, ni la punir. Cette boussole, affirme-t-il, demeure la seule capable d’éviter que l’identité ne devienne une arme dirigée contre le pays lui-même. Au fond, ce texte s’adresse à deux consciences. À la Kabylie, d’abord : ne pas laisser sa mémoire être capturée, simplifiée, redessinée par un récit qui la rétrécit. À l’Algérie entière, ensuite : comprendre que l’unité n’a de valeur que si elle est juste, et que la pluralité n’a de sens que si elle est respectée. Un pays ne tient pas par les injonctions, mais par la confiance. Et la confiance ne se décrète pas : elle se construit. Dans la dernière ligne, comme une formule qui vise à refermer la porte à l’incendie, il réaffirme une conviction : le temps n’est pas à l’éparpillement, mais à la responsabilité. Non pas une unité de façade, mais une unité habitée, consciente, solidaire. Une unité qui ne nie pas les différences, mais qui les protège dans un cadre commun. Vive l’Algérie, une et unifiée. Gloire aux martyrs.
