Pharmacies Saïdal:
. Le SNAPO dénonce un circuit parallèle, juridiquement flou et économiquement menaçant

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Entretien réalisé par: Mohamed Tahar Aissani pour Aujourd’hui News—/—

Il est des dossiers qui reviennent non comme une réforme, mais comme un revenant. Le dossier des anciennes structures d’Endimed, ressuscitées aujourd’hui sous l’enseigne de “Pharmacies Saïdal”, et à première vue, l’opération pourrait être vendue comme une réorganisation, un prolongement de service public, une réactivation utile d’un ancien réseau. Mais derrière le vernis communicationnel, le SNAPO voit autre chose : « un montage opaque, un brouillage des statuts, et surtout une entorse grave au principe d’égalité entre acteurs d’un même secteur ». Pour Dr Karim Mareghmi, président du SNAPO de la wilaya de Batna, il ne s’agit pas d’un simple désaccord corporatiste. Il s’agit d’un problème de légalité, de souveraineté réglementaire et de moralité économique. Autrement dit : d’un dossier explosif.

Aujourd’hui News : Le réseau remis en circulation par Saïdal peut-il être considéré comme une simple extension du service public pharmaceutique ?

Dr Karim Mareghmi : Non. Et il faut avoir le courage de nommer les choses. Pour nous, il s’agit d’un réseau parallèle. Ce dossier est d’autant plus troublant qu’il concerne une architecture dont l’histoire est connue. Endimed avait été créée dans un contexte bien précis, avec pour finalité sa privatisation progressive au profit de jeunes pharmaciens diplômés, appuyée par des mécanismes de financement. À l’époque, le réseau comptait environ 1 250 officines, et près de 400 avaient déjà été cédées entre 2001 et 2009 avant que tout ne soit brutalement interrompu. Ce que nous voyons aujourd’hui, ce n’est pas la continuité sereine d’une politique publique. C’est au contraire la réapparition d’une structure ancienne, transférée vers Saïdal, puis rhabillée sous une nouvelle appellation, avec l’annonce de la relance de 350 agences et de la réhabilitation de 500 autres. Et là, une question simple surgit : au nom de quel texte, sous quelle tutelle, avec quelle légitimité ? Il ne peut pas y avoir d’un côté des officines privées soumises à la loi, à la déontologie, au contrôle administratif, et de l’autre un réseau qui avance dans une sorte de pénombre réglementaire. Quand deux systèmes coexistent, mais qu’un seul supporte le poids de la règle, ce n’est plus de l’organisation : c’est une distorsion de droit.

Aujourd’hui News : Vous parlez de pénombre réglementaire. Où se situent exactement, selon vous, les principales zones d’ombre ?

Dr Karim Mareghmi : Elles sont au cœur même du dispositif. Nous estimons que le groupe Saïdal procède à une double confusion, ou, pour parler plus franchement, à une double lecture abusive : d’abord du transfert des actifs d’Endimed, ensuite des textes qui encadrent l’activité officinale. Or un transfert de propriété n’a jamais valu autorisation d’exercice. Confondre les deux, c’est déjà construire sur une base fausse. La loi 18-11 relative à la santé est pourtant claire. Son article 276 attribue au ministère de la Santé la compétence d’autoriser et de contrôler les activités sanitaires. Son article 249 encadre l’activité officinale en réservant la propriété et la gestion de l’officine au pharmacien. Or Saïdal est une société nationale par actions spécialisée dans la production pharmaceutique. Elle n’est pas, juridiquement, ce que la loi exige pour l’exploitation d’une officine. Plus décisif encore : l’article 188 de l’ancienne loi 85-05, qui permettait jadis la création de structures de distribution au détail et sur lequel reposait l’existence d’Endimed, a été abrogé. Cela signifie que le vieux socle juridique n’existe plus. Vouloir aujourd’hui faire renaître ce modèle sans base légale explicite, c’est demander à la réalité de se plier au souvenir d’un texte disparu. Un État de droit ne gouverne pas avec des fantômes.

Aujourd’hui News : Peut-on parler, dans ces conditions, d’une rupture du principe d’égalité entre les pharmaciens d’officine et ce nouveau réseau ?

Dr Karim Mareghmi : Oui, sans hésitation. Et cette rupture n’est pas  abstraite. Elle est concrète, mesurable, quotidienne. Les officines privées travaillent sous triple contrainte : la loi sanitaire, le code de déontologie, et les obligations relevant du droit commercial. Elles sont contrôlées par le ministère de la Santé, surveillées par l’Ordre des pharmaciens, et exposées au contrôle des services compétents en matière commerciale. Elles vivent sous le régime de la responsabilité. En face, que voit-on ? Des agences relevant d’un grand groupe public industriel, dont le statut exact, les mécanismes de contrôle, les obligations professionnelles et la chaîne de responsabilité demeurent flous. Cette asymétrie ne produit pas seulement une inégalité : elle installe une concurrence déloyale organisée par le flou. Et le flou, dans le domaine du médicament, n’est jamais innocent. Il devient vite un privilège pour les uns, une charge pour les autres, et un danger pour tous.
Aujourd’hui News : Qu’en est-il du citoyen ? A-t-il aujourd’hui une visibilité suffisante sur le fonctionnement de ces agences ?
Dr Karim Mareghmi : Justement non. Et c’est là que le problème cesse d’être un conflit de professionnels pour devenir une question de confiance publique. Le citoyen algérien connaît les officines privées. Il sait qui elles sont, comment elles fonctionnent, sous quelle responsabilité elles exercent. Il les fréquente tous les jours. Elles sont près de 13 000 sur le territoire national, assurent un service de proximité, accueillent sans rendez-vous, dispensent les médicaments et accompagnent les patients souvent à travers la carte Chifa. Elles font partie, qu’on le veuille ou non, de l’infrastructure réelle du soin. En revanche, les nouvelles agences annoncées par Saïdal avancent dans un brouillard presque total. Beaucoup étaient fermées depuis des années. Certaines étaient dépourvues de pharmaciens. Et l’on voudrait aujourd’hui les réintroduire dans le paysage sans répondre aux questions élémentaires : qui contrôle ? qui signe ? qui répond ? qui assume ? La question devient encore plus grave lorsqu’il s’agit de substances psychotropes, dont la gestion obéit à des règles strictes, notamment au regard du décret exécutif 19-379. Le médicament n’est pas une marchandise anodine, encore moins quand il touche à des classes sensibles. Le citoyen n’a pas besoin d’une enseigne de plus. Il a besoin de certitudes. Il a besoin de savoir que celui qui délivre agit sous la loi, sous contrôle et sous responsabilité. Là est la vraie question.
Aujourd’hui News : Le SNAPO redoute-t-il une fragilisation du réseau classique des officines privées ?
Dr Karim Mareghmi : Nous redoutons davantage qu’une fragilisation. Nous redoutons une altération profonde de l’équilibre du secteur. L’histoire, déjà, invite à la prudence. Les expériences de chaînes de pharmacies en Algérie n’ont pas laissé un héritage de réussite. La plus récente, celle d’Endimed, est précisément là pour rappeler que ce modèle ne s’impose pas par décret à la réalité économique. Mais ce qui rend la situation actuelle encore plus délicate, c’est la nature même de Saïdal. Nous parlons d’un acteur majeur de l’industrie pharmaceutique nationale. Si ce groupe devient simultanément producteur, grossiste et distributeur au détail, alors nous basculons dans une logique de concentration verticale que le droit de la concurrence ne peut regarder avec naïveté. Le Conseil de la concurrence a d’ailleurs déjà mis en garde contre ce type de dérive. Le danger est double. D’un côté, Saïdal risque d’abîmer sa propre image en cessant d’être perçue comme un partenaire industriel national pour devenir un concurrent direct des pharmaciens d’officine. De l’autre, cette confusion des rôles pourrait ouvrir la porte à des pratiques préférentielles dans la circulation des produits, ce qui serait économiquement grave et juridiquement intenable. Ce n’est pas seulement une mauvaise stratégie. C’est une ligne de fracture potentielle dans tout l’édifice pharmaceutique national.
Aujourd’hui News : Quelles actions le SNAPO compte-t-il engager ?
Dr Karim Mareghmi : Jusqu’à présent, nous avons choisi la voie de la responsabilité institutionnelle. Le syndicat n’a pas commencé par le bras de fer. Il a commencé par le dialogue. Des réunions ont eu lieu avec les autorités sanitaires, avec le ministre de l’Industrie pharmaceutique, avec le directeur général de Saïdal. À chaque étape, nous avons exposé nos arguments juridiques et rappelé une évidence : l’activité officinale est une activité réglementée, elle ne peut être ni improvisée, ni contournée, ni redéfinie au gré des opportunités. Aujourd’hui, nous attendons que le ministre de la Santé exerce pleinement son pouvoir de contrôle. En parallèle, une coordination se poursuit avec l’Ordre des pharmaciens pour défendre l’éthique professionnelle et explorer toutes les voies légales. La suite sera arrêtée par le Conseil national du syndicat. Mais une chose est certaine : nous ne laisserons pas s’installer dans le silence une situation que nous considérons contraire à la loi.
NDLR: Cette interview peut éventuellement susciter en toute légalité et de droit une réaction de la part de l’entreprise Saidal.

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