Un documentaire suisse diffusé ce 9 mars met en lumière une vérité longtemps occultée : l’armée française aurait utilisé des armes chimiques interdites durant la guerre d’Algérie. Des documents et témoignages inédits viennent appuyer ces accusations accablantes.
Une vérité que la France a voulu enterrer
Pendant des décennies, la France a tenté d’effacer les traces de ses exactions commises en Algérie, mais les preuves continuent de ressurgir. Le documentaire « Algérie, unités d’armes spéciales », réalisé par Claire Pijé, revient sur l’un des chapitres les plus sombres de la guerre d’indépendance (1954-1962) : l’usage d’armes chimiques par l’armée française contre les résistants et les civils algériens. Diffusé ce 9 mars sur la télévision suisse, puis sur France 5 le 16 mars, ce film de 52 minutes s’appuie sur des documents historiques déclassifiés et des témoignages bouleversants pour lever le voile sur une pratique militaire occultée depuis des décennies.
Des documents officiels accablants
Les recherches du Dr. Christophe Lafaye, historien spécialiste du monde militaire, apportent des éléments édifiants. Il a mis au jour une lettre datée de mars 1956, envoyée par le commandement militaire de la 10ᵉ région – qui couvrait l’Algérie – au ministre de la Défense de l’époque, Maurice Bourgès-Maunoury. L’objet de cette missive est explicite : « l’utilisation de moyens chimiques ». Ce document officiel atteste que l’usage d’armes chimiques en Algérie a été validé par l’état-major. En septembre 1956, une réunion stratégique des forces armées françaises a approfondi cette question, définissant les produits à utiliser, les cibles visées et la mise en place de unités spécialisées dans ces attaques. En décembre 1956, ces unités, baptisées « unités d’armes spéciales », étaient opérationnelles. Le documentaire révèle que l’armée française a utilisé un gaz toxique combinant l’arsine adamsite et le chloracétophénone, des substances stockées depuis la Première Guerre mondiale. Ce cocktail mortel aurait été employé à grande échelle, avec plus de 8000 à 10 000 attaques chimiques recensées à travers le territoire algérien. L’historien Christophe Lafaye a pu cartographier 440 de ces attaques, une première avancée dans la reconnaissance de ce crime. Mais le bilan total demeure incertain, faute d’un accès intégral aux archives militaires françaises.
Une guerre chimique contre les civils
L’un des épisodes les plus atroces documentés par le film est la massacre de Gar Benshetouh, une petite localité de la région des Aurès. Le 22 mars 1959, une attaque au gaz y aurait fait près de 150 victimes civiles. Selon plusieurs témoignages recueillis, ces frappes chimiques visaient à anéantir les maquisards algériens, mais elles ont aussi touché des populations entières, causant des souffrances atroces. Ironie de l’histoire : la France fut l’un des premiers pays à signer le Protocole de Genève de 1925, qui interdit l’utilisation des armes chimiques. Pourtant, elle n’a officiellement banni ces armes qu’en 1993. Cette révélation jette une lumière crue sur le non-respect des engagements internationaux par la France durant la période coloniale. Elle pose également la question d’une éventuelle reconnaissance officielle de ces crimes et d’une demande de pardon aux victimes et à leurs descendants. Avec ce documentaire, un nouveau pan de l’histoire franco-algérienne refait surface, ranimant un débat brûlant sur la mémoire coloniale et ses conséquences encore perceptibles aujourd’hui.
Par Mohamed Tahar Aissani
