Il y a des douleurs qu’aucun siècle n’efface, des plaies dont l’Histoire refuse la cicatrisation. En ce mois de mars 2025, l’Algérie ne se contente plus de se souvenir : elle décide de graver sa mémoire dans le marbre de la loi. Une mémoire résistante, inaltérable, que le temps ne dissout pas.
Le président de l’Assemblée populaire nationale, Ibrahim Boughali, a prononcé ce dimanche un discours d’une rare intensité, mêlant lucidité historique et serment d’avenir. Il n’a pas seulement égrené les tragédies de l’occupation française — la fournaise de la Dahra en 1845, les armes biologiques à Laghouat en 1852, les massacres de mai 1945, les essais nucléaires à Reggane et In Ekker, les mines antipersonnel, les charniers d’ossements dans les musées étrangers — il les a appelées par leur nom : crimes. « L’importance de l’Histoire ne réside pas seulement dans la remémoration des faits, mais dans la capacité à en tirer leçon. Ce qui fut commis ne peut être glorifié ; cela doit être condamné. » C’est au nom des martyrs sans sépulture, des enfants sans enfance, des forêts sans vie, que l’Algérie entame les premiers pas d’un processus législatif : la criminalisation du colonialisme. Non comme outil de pression, insiste Boughali, mais comme un devoir sacré envers la vérité, la dignité et la mémoire collective. Une mémoire qui, selon les mots du président de la République, ne s’use ni par le silence, ni par le temps, et encore moins par les compromis.
Un projet pour les vivants et les morts
Dans l’hémicycle, le consensus fut rare et précieux. Toutes les tendances politiques ont répondu à l’appel du souvenir. Une commission spéciale a été installée, composée de représentants de toutes les familles parlementaires, pour rédiger le projet de loi. Ce texte, attendu comme une proclamation de justice tardive, pourrait marquer un tournant décisif dans la relation entre les peuples colonisés et leurs anciens colonisateurs. « Ce n’est pas une revanche, mais une reconnaissance. Ce n’est pas un cri de haine, mais une plainte déposée au tribunal de l’Histoire. » Et peut-être, derrière les mots, l’écho des ancêtres qui, du fond des geôles et des grottes brûlées, murmurent enfin : “N’oubliez pas que nous avons aimé la vie, avant qu’on ne nous l’arrache.” Cette initiative ne s’inscrit pas seulement dans une logique algérienne. Elle interpelle l’éthique universelle, celle qui, en d’autres lieux, a reconnu les génocides, réparé les exils forcés, restitué les dépouilles. Car reconnaître un crime, ce n’est pas humilier une nation, c’est l’inviter à grandir. À l’heure où le monde s’interroge sur les cicatrices de son passé, l’Algérie rappelle que le silence n’est jamais neutre, et que le pardon n’est vrai que si la vérité précède. Ce 23 mars 2025 pourrait bien s’imprimer comme une date de bascule. Celle où l’Algérie, debout face à son passé, a dit au monde : « Nous ne demandons pas l’oubli, nous exigeons la reconnaissance. Non pas pour cultiver la haine, mais pour semer la justice. » Et dans cette exigence, il n’y a ni rancune, ni ressentiment. Il y a seulement la voix d’un peuple qui, après avoir tant donné, réclame que ses morts reposent dans la vérité.
Par Mohamed Tahar Aissani
