Par Naima Allouche—/—
Longtemps considérée comme le poisson du peuple, la sardine est devenue un produit de luxe en Algérie. À Annaba, Skikda, Bejaïa, Jijel, Alger, Mostaganem ou Oran, son prix oscille entre 1 200 et 1 800 DA le kilo, quand elle est disponible.
Un contraste frappant avec la Tunisie voisine, où, à Tabarka par exemple, le même kilo coûte environ 7 dinars tunisiens, soit moins de 350 DA. A travers tous les marchés, la colère gronde. « Je ne comprends plus rien. Mon père était pêcheur, on mangeait de la sardine presque tous les jours. Aujourd’hui, je ne peux plus en acheter pour mes enfants », confie Farida, mère de trois enfants croisée au marché couvert d’Annaba. « Même le poisson le plus modeste est devenu inaccessible. On parle d’austérité, mais on nous prive de nos produits locaux », renchérit Rabah, un retraité. Les professionnels du secteur invoquent des problèmes connus comme, vieillissement de la flotte, hausse du carburant, manque d’équipements modernes, diminution des bancs de sardines en raison des variations climatiques, et un désintérêt croissant pour le métier de pêcheur. Mais la spéculation reste au cœur du problème, selon les acteurs locaux. De nombreux pêcheurs affirment que la sardine n’est pas si rare en mer. « Ce n’est pas la mer qui est vide, c’est la chaîne de distribution qui est pourrie », accuse Mourad, pêcheur à El Kala. « Dès qu’on rentre au port, des grossistes accaparent toute la marchandise. Et les prix triplent avant même d’arriver au marché ». L’absence de marchés de gros réglementés, de coopératives fonctionnelles et d’une politique claire d’organisation et de régulation des prix contribue à cette flambée. À l’inverse, la Tunisie offre un exemple de régulation efficace. Les pêcheurs y sont regroupés en coopératives, les ports disposent de marchés de gros publics, les autorités locales interviennent rapidement en cas de dérive, et la transparence des circuits limite les abus. Résultat : à Tabarka, Bizerte ou Sfax, le prix du kilo de sardines reste abordable, entre 6 et 8 dinars tunisiens. En Algérie, les responsables du secteur reconnaissent une « tension » sur le marché, mais les mesures concrètes se font attendre. Promesses de modernisation, déclarations d’intention sur la lutte contre la spéculation, appels à la régulation, etc. mais sur le terrain, les prix grimpent et les consommateurs paient le prix fort. « Où est passée la mission de service public du ministère de la Pêche ? », s’interroge un vendeur de poisson au niveau du marché couvert et qui ne vend que les caisses de bonite depuis quelques mois. Le cas de la sardine illustre parfaitement une économie désorganisée, où même l’abondance locale n’empêche pas la pénurie ou l’inflation. Dans un pays avec plus de 1 200 km de côtes, voir le poisson populaire devenir un luxe pose une question essentielle de volonté politique, plus que de rareté. « Les prix explosent, les consommateurs paient, et les profits finissent dans les poches d’intermédiaires invisibles », telle est la situation qui perdure depuis plus de deux années et dont les responsables du secteur la justifient de milles et une excuse, alors que Tabarka est à quelques kilomètres d’El Kala mais les prix de la sardine diffèrent d’ici et là.
