Par Mohamed Tahar Aissani—/—À l’heure où les rues algériennes continuent de résonner au bruit sourd des moteurs vieillissants, une nouvelle déclaration du ministre du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations, Kamel Rezig, vient jeter une lumière crue sur l’état réel du marché automobile.
Entre 2021 et 2024, pas moins de 179 255 véhicules ont été importés pour une valeur dépassant les 2,11 milliards de dollars. Une somme colossale, un flux censé apaiser une demande intérieure en tension chronique. Pourtant, le tableau reste grippé. Dans une réponse écrite adressée au député Ahmed Beljilali, le ministre dresse un constat à double vitesse : neuf concessionnaires agréés ont rempli leurs quotas en important 125 296 véhicules pour 1,76 milliard de dollars, tandis que onze autres n’ont réussi à faire entrer que 53 929 voitures, soit à peine 50 % des parts qui leur avaient été légalement attribuées. Résultat : les showrooms sont clairsemés, les listes d’attente s’allongent, et les prix grimpent en flèche. Le ministère semble vouloir mettre de l’ordre dans la maison. En 2023, vingt nouveaux concessionnaires ont été officiellement enregistrés sur la plateforme numérique dédiée à l’importation. Objectif : relancer les opérations en veillant à leur traçabilité financière, notamment à travers l’obtention obligatoire des attestations de domiciliation bancaire. La commission ministérielle conjointe Industrie-Commerce a donné son feu vert pour l’importation de 288 099 véhicules, pour un montant prévisionnel de 2,57 milliards de dollars. Des chiffres qui font tourner les têtes mais qui, sur le terrain, peinent encore à se traduire en volumes accessibles pour le consommateur. Car derrière les données macroéconomiques se cachent des réalités autrement plus rugueuses. La bureaucratie – ce mal endémique algérien – continue de gripper les rouages du secteur. La voix de la société civile ne cesse de s’élever. L’Organisation algérienne de défense du consommateur a tiré la sonnette d’alarme : les obstacles administratifs entravent l’exécution des quotas et ralentissent la livraison effective des véhicules. Résultat ? Le citoyen paie le prix fort – au sens propre comme au figuré. « Humatak », l’organisation de défense des droits des usagers, va plus loin. Elle accuse ouvertement certaines administrations de pratiques arbitraires et de blocages abusifs, et menace de rendre publiques les dérives constatées si aucune mesure corrective n’est engagée. Une parole rare, courageuse, dans un secteur longtemps opaque. Il faut dire que l’enjeu est stratégique. Le marché automobile n’est pas qu’un simple tableau Excel de chiffres d’importation : il reflète le rapport de l’État à l’investissement privé, la santé du pouvoir d’achat, la confiance des citoyens envers les institutions, et jusqu’à l’image de modernité du pays. Dans un pays où l’automobile demeure un marqueur social autant qu’un besoin vital pour la mobilité, chaque délai, chaque refus arbitraire, chaque papier qui traîne sur un bureau administratif, devient une injustice palpable. Certes, le gouvernement semble vouloir sortir de l’impasse, en relançant les agréments et en renforçant les mécanismes de suivi. Mais la reprise ne se décrète pas. Elle s’organise, avec transparence et rigueur. Il ne suffit pas d’annoncer des milliards, encore faut-il les transformer en clés de contact livrées aux citoyens. L’avenir du secteur automobile algérien ne peut reposer uniquement sur des importations coûteuses. La vraie rupture viendra le jour où l’Algérie relancera une industrie locale crédible, propre et compétitive, s’appuyant sur des partenariats technologiques et une vision de long terme. En attendant, les Algériens continuent d’attendre leur voiture. Et, peut-être, un peu plus que cela : un changement de méthode, de ton, et de cap.
