La France coloniale ou l’élève indiscipliné de l’Histoire:
L’alerte de Giap, l’orgueil de Paris, la fermeté d’Alger

0
39

Par Mohamed Tahar Aissani—/—
On l’oublie souvent à Paris, mais pas à Hanoï, ni à Alger : le général Giap, stratège de Diên Biên Phu, aimait à dire que la France est un “mauvais élève de l’Histoire”, un élève qui n’apprend rien de ses défaites coloniales, ni du sang versé dans ses écoles impériales.
Soixante-dix ans après la chute du fortin vietnamien, Paris continue de bégayer son rapport aux peuples qu’elle a prétendu “civiliser”, sans jamais reconnaître pleinement les abîmes qu’elle a creusés. L’Algérie, fière et droite, refuse désormais de jouer le rôle de l’ancien colonisé docile, et oppose à l’arrogance diplomatique un silence de plomb, lourd de mémoire et de dignité. Benjamin Stora, historien respecté mais trop seul dans son combat, le dit avec les mots d’un homme qui connaît le poids des fantômes : “on ne peut pas régler par un seul discours, par un seul geste, des rapports qui ont duré 132 ans”. Il appelle à des gestes forts, à une volonté politique durable, à un travail de mémoire sincère. Mais le problème, ce n’est plus seulement l’amnésie. C’est l’indifférence, parfois même l’arrogance. La goutte d’huile dans les braises ? Le soutien fracassant, en juillet 2024, du président Emmanuel Macron au plan d’autonomie marocain sur le Sahara occidental. Une gifle stratégique à l’Algérie, partenaire historique du Front Polisario. Aucun échange préalable. Aucune consultation. Juste une manœuvre froide, géopolitique, qui a transformé une relation déjà fissurée en un abîme de méfiance. Paris agit en maître, Alger répond en pair. Et c’est là que se joue une bascule fondamentale. Pendant longtemps, la diplomatie algérienne a laissé à la France une place à part, nourrie de liens humains, linguistiques, économiques. Mais ce “privilège” s’effondre, rongé par le refus obstiné de Paris de reconnaître ses crimes coloniaux. Alger ne baisse pas l’échine. Elle répond désormais aux frictions avec un calme tranchant, une fermeté calculée, sans hystérie mais sans compromis. Du côté français, les voix qui appellent à l’introspection sont rares et marginalisées. À droite, certains rêvent encore de refaire campagne sur “l’Algérie française”, comme en 2007. D’autres, comme Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, font de l’“extrême fermeté” vis-à-vis d’Alger un argument électoral. Une stratégie cynique qui instrumentalise la mémoire pour séduire les nostalgiques de l’Empire. Mais l’Empire est mort, et l’Algérie indépendante n’a plus besoin de quémander sa reconnaissance. Elle la revendique. Stora parle de “fantômes dans les placards”. Mais ces fantômes cognent de plus en plus fort. Ali Boumendjel, Maurice Audin, Larbi Ben M’hidi : leurs noms hantent une République française qui reconnaît leurs assassinats à moitié, en silence, comme on ferme un dossier gênant sans en tirer les leçons. Le XIXe siècle colonial est le vrai tabou. Et tant que Paris n’y mettra pas les mots justes – crimes, massacres, dépossession – la plaie restera ouverte. Elle suintera dans chaque geste diplomatique, dans chaque refus de visa, dans chaque crispation mémorielle. Alger, elle, a changé. Elle regarde désormais vers d’autres horizons, multipliant les alliances régionales et les partenariats stratégiques en Afrique et en Méditerranée. Elle sait que son histoire est un levier diplomatique autant qu’un repère identitaire. Elle avance, lucide, sans renier ses morts ni ses principes. La France, elle, reste bloquée entre deux récits : celui d’un passé glorieux mythifié, et celui d’un présent qu’elle ne veut pas affronter. Le “mauvais élève” n’est pas incapable d’apprendre – il refuse simplement de le faire. Il préfère détourner les yeux, ignorer l’examen, et réciter l’éternelle leçon : “circulez, il n’y a rien à voir”. Mais l’Histoire, elle, regarde. Et elle n’oublie rien.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici