Par Mohamed Tahar Aissani—/—C’est un moment rare, dense de symboles et chargé de sous-entendus, qu’a vécu Alger ce 27 juillet 2025. Dans les salons feutrés de la Présidence, le président Abdelmadjid Tebboune a reçu l’émissaire le plus influent de l’entourage de Donald Trump en matière de politique étrangère : Massad Boulos, conseiller principal pour l’Afrique, le monde arabe et le Moyen-Orient, en visite officielle à la tête d’une délégation américaine de premier plan. L’image est forte. Et si elle ne dit pas tout, elle suggère beaucoup. Ce n’est pas seulement la silhouette de l’ancien président américain qui plane dans les couloirs d’El Mouradia, mais tout un basculement géostratégique que l’Algérie semble jouer avec calme et ambition. Car l’homme que Washington envoie à Alger ne relève pas de la diplomatie classique : Massad Boulos, homme d’affaires d’origine libanaise, est à la fois familier des arcanes de Wall Street et fin connaisseur des équilibres politiques orientaux. Son arrivée dans la capitale algérienne sonne comme une reconnaissance implicite du statut singulier de l’Algérie dans un monde en recomposition. Le communiqué officiel évoque un renforcement des relations bilatérales et une poursuite des consultations sur les dossiers régionaux. Traduction diplomatique d’un fait plus profond : les États-Unis cherchent désormais à composer avec Alger comme un acteur incontournable, non aligné mais influent, dans l’échiquier complexe de l’Afrique du Nord, du Sahel et du bassin méditerranéen. Car l’Algérie n’est plus simplement un pays à consulter : elle est devenue une puissance à courtiser. Et ce déplacement américain, aussi discret que significatif, s’inscrit dans un contexte où les lignes bougent vite. De la Libye à la bande sahélienne, de la question énergétique à la guerre informationnelle, l’Algérie ne se contente plus d’observer : elle propose, arbitre, et parfois impose un rythme. Ce n’est pas sans agacer, mais c’est souvent respecté.
Tebboune : pragmatisme ferme et diplomatie stratégique
Autour du président Tebboune, la délégation algérienne réunissait un carré ministériel qui en dit long sur les priorités du moment : Ahmed Attaf aux Affaires étrangères, Mohamed Arkab à l’Énergie, Amar Abba à la diplomatie présidentielle et Sabri Boukadoum, désormais ambassadeur à Washington. À ce niveau de représentation, il n’y a pas de place pour l’anecdotique. L’énergie, l’Afrique et la souveraineté sont les piliers d’une Algérie nouvelle qui avance sans renier son histoire. Tebboune, souvent qualifié de discret, conduit pourtant une diplomatie de clarté. Non alignée mais non passive, alignée sur ses intérêts, fermement ancrée dans le droit international, l’Algérie défend une vision multipolaire du monde, affranchie des anciennes tutelles et des nouvelles injonctions. Elle le dit dans ses choix diplomatiques, dans ses partenariats militaires discrets avec des puissances alternatives, dans son soutien ouvert à des causes oubliées, et dans cette posture d’équilibre qui fait d’Alger un terrain de dialogue convoité. Que l’émissaire soit trumpiste n’est pas l’essentiel : ce qui compte, c’est que l’Amérique – toutes tendances confondues – reconnaisse l’importance géopolitique de l’Algérie. Les grands États savent parfois dépasser leurs divisions internes quand il s’agit de parler aux puissances silencieuses. Et l’Algérie, en ce moment, incarne cette force tranquille. À l’inverse de la surenchère bruyante de certains pays voisins ou alliés fatigués de l’Occident, Alger capitalise sur sa constance et son ancrage. Cette rencontre Tebboune–Boulos est aussi un message adressé à d’autres capitales : à Paris, que l’Algérie tient à distance tant que le respect n’est pas réciproque ; à Moscou, dont l’influence s’accentue mais que l’Algérie ne laisse jamais dominer ; à Pékin, partenaire industriel mais pas maître de ses chantiers. Elle s’adresse surtout aux peuples du Sud global, en quête de nouveaux pôles d’équilibre.
L’Algérie, plus qu’un carrefour : un cap
Il faudra bien que les analystes cessent de regarder Alger comme un simple point de passage énergétique ou un partenaire sécuritaire de circonstance. L’Algérie n’est plus un tampon : elle est un cap. En Afrique, elle articule un projet panafricain concret. Dans le monde arabe, elle défend une ligne souverainiste décomplexée. Au Maghreb, elle reste le seul État à la fois stable, légitime et doté d’un levier militaire, diplomatique et moral. Recevoir Massad Boulos n’est donc pas un geste anodin. C’est l’affirmation d’une maturité stratégique. Et si demain l’administration Trump devait revenir aux commandes, nul doute qu’Alger saura faire valoir ses cartes. Mais que l’on ne s’y trompe pas : l’Algérie n’attend personne. Elle avance selon sa propre boussole. Et aujourd’hui, c’est le monde qui vient à elle.
