
Par Mohamed Tahar Aissani—/—
Paris remet sur la table un texte aussi juridique que symbolique. Dans un entretien accordé au Journal du Dimanche, le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, annonce que son ministère a engagé une révision de l’accord franco-algérien de 1968, pivot historique encadrant la circulation, l’emploi et le séjour des ressortissants algériens en France. Derrière l’intitulé de « révision », se dessine un objectif concret: débloquer les mécanismes de coopération opérationnelle qui grippent la machine administrative des deux côtés de la Méditerranée. Le ministre évoque des consultations bilatérales portant notamment sur les laissez-passer consulaires, indispensables à l’exécution de certaines obligations de quitter le territoire français. Selon ces mêmes déclarations, une délégation du ministère français de l’Intérieur s’etait rendue en Algérie la semaine précédente, dans la perspective d’une visite du ministre à Alger. Et Paris dit vouloir parvenir à une phase « stabilisée » : un retour à un rythme «régulier et durable» des éloignements, formule administrative qui, sur le terrain, devient toujours un thermomètre politique. Mais cette séquence n’est pas seulement technique. Elle s’inscrit dans un moment où la relation franco-algérienne oscille entre décrispation diplomatique et tensions de mémoire. À Alger, l’Assemblée populaire nationale a ouvert, fait inédit à cette échelle, l’examen d’une proposition de loi visant à criminaliser la colonisation française, présentée comme un acte de souveraineté et un message politique sur la protection de la mémoire nationale. Le président de l’APN, Brahim Boughali, cadre le débat en termes d’éthique publique : non pas une procédure ordinaire, mais un marqueur de position, assumé, dans le récit national et dans la grammaire des rapports postcoloniaux. En clair : pendant que Paris tente d’aligner des dispositifs migratoires sur ses impératifs de sécurité et d’exécution des décisions administratives, Alger remet au centre la question, plus large, de la dignité mémorielle. Ces derniers mois, pourtant, des signaux d’apaisement ont émergé. La relation bilatérale s’est partiellement détendue après la grâce présidentielle accordée à l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, geste à forte portée politique dans une période de crispation. Dans la foulée, la venue à Alger de la secrétaire générale du Quai d’Orsay, Anne-Marie Descôtes, a été lue comme un pas vers un retour à une normalisation prudente des canaux diplomatiques. Reste la question centrale : que signifie «réviser» un accord qui, par nature, relève du droit international et ne se modifie pas par simple circulaire ? L’accord de 1968, déjà amendé à plusieurs reprises au fil des décennies, demeure un texte à haute charge symbolique, souvent caricaturé dans le débat politique français comme un «statut privilégié», alors même que nombre d’ajustements l’ont rapproché du droit commun. Si une leçon ressort de cette séquence, c’est que l’axe migratoire et l’axe mémoriel avancent rarement au même rythme. L’un réclame des chiffres, des procédures, des laissez-passer, des calendriers. L’autre exige une reconnaissance, une narration, une justice symbolique et parfois une traduction législative. Entre les deux, la diplomatie marche sur une ligne étroite: coopérer sans se renier, dialoguer sans donner l’impression de céder, corriger sans humilier. Dans ce bras de fer, Paris et Alger semblent tester une formule : négocier le pratique sans rouvrir frontalement le passé. Mais l’actualité rappelle que le passé, lui, n’attend pas qu’on l’invite: il revient, par les parlements, par les tribunes, par les crises, par les noms propres. Et c’est souvent là que se décide, au-delà des textes, la température réelle d’une relation.