Par Mohamed Tahar Aissani—/—Le Nigeria a battu l’Algérie 2-0. Le tableau d’affichage est net, presque confortable pour ceux qui préfèrent que le football se résume à un chiffre final. Mais il existe des défaites qui ne tiennent pas seulement à la supériorité de l’adversaire. Il existe des matchs qui laissent une trace plus sale que le score, une impression d’avoir été “gérés” plutôt qu’arbitrés, et d’avoir joué sous un régime de soupçon.
Ce quart de finale de la CAN 2025, au Maroc, appartient à cette catégorie. On peut admettre que le Nigeria a dominé par séquences, qu’il a imposé sa densité, sa vitesse, sa maîtrise des zones. On peut accepter une élimination, même douloureuse. Ce qu’on n’accepte pas, en revanche, c’est l’impression qu’un match bascule aussi sur une pédagogie disciplinaire à sens unique et sur une technologie – la VAR – qui choisit précisément le moment clé pour devenir muette. Tout a commencé comme un avertissement psychologique. Un arbitre qui, au lieu d’installer de la sérénité, installe un climat. Très tôt, les joueurs algériens se sont retrouvés sous la menace du carton, sommés de se contenir, de jouer avec une réserve forcée, comme si l’intensité leur était accordée sous condition. Les jaunes ne sont pas seulement des sanctions : quand ils tombent vite et pèsent surtout d’un côté, ils deviennent une méthode. Ils obligent à l’autocensure, à la prudence dans le duel, à la retenue dans la protestation. Dans un match couperet, cette retenue n’est pas un détail : c’est une altération. Puis est venue l’action qui résume tout. Une main dans la surface. Une scène qui, en compétition moderne, appelle au minimum une procédure : revoir, vérifier, assumer. Là, rien n’a ressemblé à une procédure. Pas de dynamique visible, pas de moment de clarté, pas cette respiration qui dit au public : “Nous avons contrôlé.” Qu’on estime ensuite qu’il y a penalty ou non, ce n’est plus le cœur du scandale. Le cœur du scandale, c’est l’absence du rituel de transparence. Quand la VAR ne sert pas à éclairer l’action la plus inflammable, elle ne corrige pas l’injustice : elle fabrique le doute. Et ce doute, dans le football africain, n’est jamais un simple nuage passager. Il s’accroche, il s’entretient, il devient une rumeur permanente. Dans ces conditions, l’argent sale n’a pas besoin de circuler pour être “senti”. Il suffit que les mécanismes censés protéger l’équité ressemblent à un décor. Une compétition peut être parfaitement “financée” et pourtant paraître moralement compromise dès lors que l’arbitrage donne l’impression d’une hiérarchie invisible. Le symbole final a achevé de dégrader l’atmosphère. Au coup de sifflet, quand l’émotion retombe, la poignée de main est la diplomatie minimale du sport : elle signifie que tout s’arrête là, que le conflit reste dans le match. Refuser de serrer la main à un joueur algérien, puis aller saluer normalement des joueurs nigérians, ce n’est pas une anecdote. Dans un stade, les gestes parlent plus fort que les communiqués. Ce type d’attitude, qu’elle soit un mouvement d’humeur, une maladresse ou une arrogance assumée, fait exploser la confiance. Et la confiance, en Afrique, est la seule monnaie qui ne se remplace pas par une campagne de communication. On ne demande pas à la CAF des miracles, on lui demande une chose élémentaire : la preuve par la transparence. Un tournoi qui se veut majeur ne peut pas se contenter de déclarations vagues et de silences stratégiques. Il faut expliquer, documenter, rendre traçable la décision, dire qui a vu quoi, pourquoi la VAR n’a pas été mobilisée comme elle aurait dû l’être, et pourquoi l’autorité disciplinaire a semblé peser différemment selon le maillot. Sans cela, la CAF laisse la suspicion faire le travail à sa place, et elle sacrifie l’intégrité perçue de sa compétition au profit du confort institutionnel. Oui, l’Algérie a été battue. Mais ce qui reste de ce match n’est pas seulement une élimination. Ce qui reste, c’est l’image d’une VAR utilisée comme vitrine, et d’une équité reléguée en coulisses. Ce qui reste, c’est cette sensation poisseuse que la modernité du football africain s’arrête parfois aux écrans, et que, dans l’arrière-salle, les vieux réflexes continuent de respirer. Une Coupe d’Afrique ne se grandit pas seulement par la beauté de ses stades, par la qualité de ses retransmissions, par l’épaisseur de ses sponsors. Elle se grandit par la crédibilité de ses arbitres et par le courage de ses instances. À défaut, la CAN continue, le vainqueur avance, et le continent perd quelque chose de plus précieux qu’un match : la foi minimale dans l’équité du jeu.
