Statut du journaliste, carte professionnelle, nouvelles autorités:
L’État promet un tournant, la profession attend des garanties

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Par Mohamed Tahar Aissani—/—Il y a des annonces qui ressemblent à des jalons, et d’autres qui sonnent comme des rendez-vous reportés. Lorsque le ministre de la Communication, Zoheir Bouamama, affirme que le projet de loi fondamentale encadrant le journaliste est désormais sur la table du Secrétariat général du gouvernement, il ne livre pas seulement une information de circuit administratif. Il envoie un signal politique : le chantier du statut revient au centre, avec ce qu’il charrie d’attentes, de doutes et d’inquiétudes dans une profession qui travaille souvent sous tension, parfois sous soupçon, et presque toujours sous contrainte. Dans le même souffle, le ministre précise que le texte relatif à la carte nationale du journaliste professionnel suit le même chemin d’examen. Sur le papier, l’édifice se tient : un socle statutaire d’un côté, un instrument de reconnaissance de l’autre. Dans la réalité, l’équilibre est plus délicat. La carte peut devenir une protection, un passeport vers des droits et une dignité professionnelle mieux affirmée. Elle peut aussi, si elle est conçue étroitement, se transformer en filtre, en barrière, en outil de tri qui exclut les indépendants, fragilise les correspondants régionaux, ou pousse une partie des praticiens vers une zone grise où l’on travaille sans reconnaissance pleine et sans garanties. Le décor choisi pour l’annonce n’est pas neutre. C’est lors d’une journée d’étude consacrée au droit d’auteur, présentée comme une “pierre angulaire” de l الإعلام العصري, que le ministre a replacé le journaliste au cœur d’un double enjeu : la protection du professionnel, et la protection de l’œuvre. Le message est clair : il ne s’agit plus seulement de produire de l’information, mais de produire un contenu crédible, traçable, et juridiquement respectueux, à une époque où la copie, le pillage et la circulation instantanée des contenus ont banalisé la dépossession des auteurs, y compris au sein même de la sphère médiatique. À ce stade, l’annonce reste cependant un cadre, pas encore une mécanique. Le cœur du sujet — ce que le statut donnera réellement au journaliste, et ce qu’il exigera de lui — n’a pas été détaillé publiquement. Droits sociaux, conditions d’exercice, protection face aux pressions, garanties de transparence dans les relations de travail, accès à l’information, devoirs déontologiques, mécanismes de recours : tout se jouera dans l’écriture fine. Le diable, dans ce type de textes, ne se cache pas seulement dans les détails techniques ; il se loge dans les mots ambigus, les critères flous, les procédures non contradictoires, et les marges d’interprétation qui, demain, peuvent être utilisées contre ceux qu’on prétend protéger aujourd’hui. Autre promesse, autre attente : l’installation “prochaine” de deux autorités nationales indépendantes, l’une pour l’audiovisuel, l’autre pour la presse écrite et électronique. Le terme “indépendant” est, ici, le mot-clé et le point de friction. La profession ne jugera pas l’indépendance à l’intitulé, mais à l’architecture : mode de nomination, composition, durée des mandats, transparence des décisions, publication des motifs, proportionnalité des sanctions, et existence de voies de recours effectives. Une autorité peut réguler et protéger ; elle peut aussi étouffer et punir. Entre les deux, il n’y a pas une différence d’apparence, mais une différence de gouvernance. Dans la même dynamique, le ministre évoque la révision du dispositif du Prix du Président de la République pour le journaliste professionnel : revalorisation annoncée, élargissement des catégories, ajustement des conditions. Sur le principe, encourager la qualité et reconnaître l’excellence est un levier utile, surtout quand la précarité abîme les métiers de l’écrit et quand l’économie de l’attention pousse au bruit plutôt qu’au fond. Mais là encore, tout dépendra des critères et de la crédibilité : un prix ne grandit pas seulement par son montant, il grandit par la confiance qu’inspire son jury, par la clarté de ses règles, et par la capacité à distinguer le travail rigoureux du simple alignement sur l’air du temps. Ce que révèle, en creux, cette séquence, c’est une tentative de remettre de l’ordre dans un espace devenu trop souvent contradictoire : on exige un journalisme responsable, mais on lui laisse peu d’air ; on réclame un contenu fiable, mais on tolère la dilution des droits d’auteur ; on parle de modernité, mais la modernité sans garanties est parfois une modernité de façade. Si l’État veut réellement “moderniser” le secteur, il ne suffira pas d’annoncer des textes : il faudra prouver que ces textes protègent sans discipliner abusivement, organisent sans verrouiller, régulent sans intimider, et reconnaissent sans exclure. La profession, elle, a appris à lire entre les lignes. Elle n’attendra pas seulement la promulgation, mais la preuve d’un cap : un statut qui sécurise le journaliste au lieu de le rendre plus vulnérable, une carte qui reconnaît le métier au lieu de le confisquer, et des autorités qui arbitrent au nom du public, non au nom des rapports de force. Car au bout du compte, la question n’est pas seulement celle des journalistes. C’est celle du droit du citoyen à une information qui ne tremble pas, parce que ceux qui la produisent ne vivent pas dans l’incertitude permanente.

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