Par Mohamed Tahar AISSANI—/—
L’alerte est formulée avec la prudence froide des institutions qui ont appris à ne jamais sous-estimer l’insecte. Dans ses prévisions pour la période mars–août 2026, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que plusieurs zones de l’Afrique du Nord-Ouest pourraient voir se réactiver des foyers de criquet pèlerin au printemps, puis en été, si la météo confirme les signaux humides attendus. Le scénario décrit par la FAO est celui d’un équilibre instable : mars plutôt sec sur le nord-ouest africain, puis une bascule possible vers des pluies normales à localement au-dessus de la moyenne en Algérie en avril et mai. Dans une région où l’humidité du sol décide souvent du destin des cultures, quelques épisodes pluvieux bien placés suffisent à ouvrir une “fenêtre” écologique favorable, végétation disponible, températures clémentes, sols humides, pouvant déclencher une reproduction limitée mais réelle, là où les conditions s’alignent. Sur le terrain, l’organisation n’exclut pas la poursuite d’un hivernage acridien dans des foyers localisés au Maroc et possiblement vers l’ouest algérien, surtout si la fin d’hiver reste sèche. Le printemps, lui, pourrait maintenir une reproduction cantonnée à certaines poches du Maroc et de l’Algérie, avec un risque de débordement vers la Tunisie et la Libye si des groupes se déplacent selon leurs trajectoires habituelles. Le point de bascule le plus sensible se joue plus au sud. La FAO signale des indices de démarrage précoce de la saison des pluies au Sahel dès juin, notamment vers le Tchad et le Niger, avec une humidité pouvant s’étendre en juillet et août. Si ces tendances se confirment, elles peuvent favoriser un début anticipé de la reproduction estivale, y compris aux marges sahariennes au sud de l’Algérie, là où les trajectoires du criquet pèlerin croisent souvent les couloirs de vents et les fronts orageux.L’enjeu n’est pas seulement climatique : il est aussi opérationnel. La FAO insiste sur la nécessité de renforcer la surveillance et la détection précoce, car la dynamique d’un épisode acridien peut changer vite : des effectifs “discrets” peuvent devenir grégaires dès que nourriture et humidité se stabilisent, et les déplacements d’ailés peuvent surprendre si la vigilance se relâche. Dans ce contexte, le mot d’ordre n’est pas la panique, mais l’anticipation : repérage, cartographie, interventions rapides là où l’activité se concentre. Le souvenir le plus proche vient des observations de fin 2025 : des groupes de criquets adultes ont été signalés le long de la côte atlantique mauritanienne, certains atteignant le Sénégal, tandis que d’autres étaient repérés près de Tan-Tan au Maroc. Autant de signaux faibles qui, combinés à des pluies opportunes, peuvent accélérer la mécanique bien connue des acridiens : regroupement, reproduction, puis envols. À Alger, l’alerte de la FAO résonne aussi comme un rappel : la bataille contre le criquet pèlerin est désormais autant technologique que terrestre. En octobre 2025, la FAO avait d’ailleurs distingué l’Agence spatiale algérienne pour sa contribution au suivi et à l’appui des efforts de lutte, au niveau national et régional — preuve que la surveillance moderne se gagne aussi par l’imagerie, les données et la coordination. Reste la question que tout le monde pose, au fond, avec une inquiétude contenue : « Est-ce que cela atteindra l’Algérie ? » La réponse, pour l’instant, tient en une formule : cela dépendra des pluies réelles des prochaines semaines. Mais une chose est certaine : dans la géographie du criquet pèlerin, l’Algérie n’est jamais un simple spectateur — elle fait partie de la ligne de front.
