Par Aissani Mohamed Tahar–/—
Le Maroc vend au monde une image minutieusement polie : celle d’un pays moderne, stable, économiquement ambitieux et largement ouvert aux investissements. Une image entretenue à coups de communication officielle, de vitrines urbaines et de grands projets exhibés comme autant de preuves d’une réussite incontestable. Mais derrière cette façade savamment éclairée se tient une réalité beaucoup moins présentable : celle d’un pays rongé par les inégalités, fracturé socialement et soumis à un ordre politique qui n’autorise le citoyen à élever la voix que dans les limites fixées par le palais. Derrière les ports géants, les autoroutes, les complexes touristiques et les chantiers spectaculaires existe un autre Maroc. Un Maroc absent des brochures touristiques et des discours triomphants : celui des écoles délabrées, des hôpitaux à bout de souffle, du chômage, de la vie chère et de l’émigration devenue, pour trop de jeunes, le dernier projet encore crédible. Dans le récit officiel, le Maroc serait une puissance montante, une plateforme industrielle et financière et un modèle de stabilité en Afrique du Nord. Dans la vie réelle, des millions de Marocains affrontent un enseignement public affaibli, des services de santé défaillants, des salaires incapables de suivre la hausse des prix et un marché du travail qui ferme ses portes à une jeunesse pourtant formée. Au Maroc, l’accès à l’éducation, aux soins et à l’emploi dépend encore trop souvent du lieu de naissance, des revenus familiaux et de la position sociale. Un enfant né dans une famille aisée de Rabat, Casablanca ou Marrakech ne grandit pas dans le même pays qu’un enfant né dans un village isolé du Rif, de l’Atlas ou d’une autre région reléguée à la périphérie des priorités nationales. Le premier trouve devant lui les écoles privées, les cliniques modernes, les langues étrangères, les études supérieures et les réseaux professionnels. Le second rencontre les classes surchargées, les établissements vétustes, les structures sanitaires éloignées et des perspectives d’avenir presque inexistantes. Voilà la vérité du prétendu «modèle marocain» : une puissance publique qui dépense généreusement pour sa façade, mais qui peine ou refuse à garantir l’égalité devant l’école et l’hôpital. Le mot « peine » est d’ailleurs trop indulgent. Un État capable de financer des stades, des festivals, des projets touristiques et de grands événements internationaux ne manque pas de ressources pour restaurer ses services publics. Les familles qui en ont les moyens retirent leurs enfants de l’école publique. Elles achètent l’enseignement privé, les langues, les études à l’étranger et les réseaux d’influence. Les enfants des familles modestes, eux, restent prisonniers d’un système épuisé, incapable de leur offrir de véritables chances d’ascension. Ainsi se construit une société à deux étages : une classe préparée à gouverner, décider et investir, et une autre invitée à accepter le chômage, la précarité, les emplois mal rémunérés ou l’exil. Depuis des décennies, les responsables marocains parlent de réformer l’école. Les gouvernements changent, les slogans se renouvellent, les commissions se multiplient et les rapports s’empilent. Pourtant, l’enseignement public demeure à la fois la victime et le symbole d’un échec politique prolongé. Le décrochage scolaire, les inégalités entre villes et campagnes et la médiocrité persistante des infrastructures ne sont plus de simples accidents. Ils sont devenus les résultats prévisibles d’un système qui accepte que l’éducation de qualité soit un privilège réservé à ceux qui peuvent la payer. Lorsque le savoir devient une marchandise, la citoyenneté elle-même se divise en catégories. Dans les grandes villes, les cliniques privées se développent et proposent des prestations modernes à ceux qui peuvent payer. Dans les hôpitaux publics, les citoyens affrontent le manque de médecins et de soignants, les délais interminables, la pénurie d’équipements et des conditions d’accueil souvent incompatibles avec la dignité humaine. Les plus pauvres retardent leurs soins. Certains y renoncent complètement. D’autres s’endettent jusqu’à l’épuisement pour tenter de sauver un proche. Au Maroc, tomber malade n’est donc pas seulement une épreuve physique. Cela peut devenir une condamnation financière et sociale. La santé devrait être un droit. Elle demeure pourtant trop souvent un privilège déterminé par la capacité de paiement. Celui qui possède de l’argent est soigné rapidement. Celui qui n’en possède pas attend, souffre et peut finir par mourir en silence. Les inégalités marocaines ne relèvent ni du hasard ni d’un simple dysfonctionnement technique. Elles sont enracinées dans une architecture économique où la proximité avec les centres du pouvoir vaut souvent davantage que la compétence, le mérite ou le travail.
Des secteurs stratégiques sont dominés par de puissants intérêts liés aux réseaux d’influence. Pendant ce temps, les petites entreprises, les jeunes entrepreneurs et les travailleurs indépendants se heurtent à une bureaucratie lourde et à des règles dont l’application ne semble pas toujours identique pour tous. Le citoyen ordinaire affronte les impôts, le chômage, l’inflation et l’arrogance administrative.
