Longtemps présentée par les manuels et les discours officiels comme la quatrième ville d’Algérie, Annaba semble aujourd’hui perdre de sa superbe. Entre atouts stratégiques majeurs et sentiment persistant de marginalisation économique, la « Bône » d’autrefois cherche désespérément son second souffle face à une concurrence territoriale de plus en plus acharnée.
Sur le plan démographique et historique, Annaba a toujours tenu le haut du pavé. Port stratégique, carrefour de l’Est, bassin d’emploi industriel historique et terre de culture, elle a longtemps partagé le podium aux côtés d’Alger, Oran et Constantine. Pourtant, à parcourir les rues de la wilaya ou à observer la dynamique économique nationale, le citoyen annabi est pris d’un doute légitime. Rien, ou si peu, ne semble justifier ce rang honorifique face aux mutations fulgurantes observées ailleurs. Des villes comme Sétif, Tizi Ouzou, M’Sila ou Sidi Bel Abbès, pour ne citer qu’elles, affichent un dynamisme insolent. Implantation d’usines d’envergure, zones industrielles modernisées, projets structurants et attractivité accrue : ces régions ont su capter la manne des investissements publics et privés, créant de la richesse et de l’emploi pérenne pour leur jeunesse. À l’inverse, Annaba contemple, impuissante, l’érosion de son tissu industriel traditionnel sans voir émerger les nouveaux leviers de croissance promis par la modernité. Le cas d’Annaba a de quoi laisser perplexe les experts en aménagement du territoire. La wilaya dispose pourtant de tous les ingrédients d’un eldorado économique : Un aéroport international, un port maritime de premier plan historiquement orienté vers le commerce et l’industrie minière, ainsi qu’un réseau de transport terrestre dense. Au cœur d’un bassin Est interconnecté aux richesses minières et agricoles de l’arrière-pays. Malgré cette logistique de pointe sur le papier, la mayonnaise ne prend plus. Le tissu économique local tourne au ralenti, peinant à se diversifier au-delà des acquis du siècle dernier. Les grands projets structurants, ceux-là mêmes qui changent le visage d’une région et fixent les compétences locales, tardent à voir le jour ou se résument à des initiatives de portée locale insuffisantes face aux défis du chômage et de la démographie.
L’énigme des élites politiques : quand le poids ministériel ne profite pas au terroir
Ce retard de développement est d’autant plus difficile à avaler pour les Annabis qu’un autre paradoxe s’ajoute au tableau : la trajectoire de ses responsables locaux. Au fil des décennies, la wilaya a vu se succéder à sa tête plusieurs walis propulsés par la suite aux fonctions enviées de ministres ou de hauts commis de l’État. Dans l’imaginaire collectif, avoir été à la tête d’Annaba aurait dû constituer un tremplin d’influence, garantissant un « retour sur investissement » politique et un regard bienveillant de l’Exécutif central sur les dossiers de la région. Force est de constater que l’équation n’a jamais fonctionné. Les citoyens constatent amèrement l’écart abyssal entre le poids politique de ces anciens commis et la réalité du terrain. Les régions de l’Ouest ou du Centre du pays, pour ne pas les nommer, semblent avoir bénéficié d’un lobbying institutionnel et d’une vision stratégique autrement plus efficaces, à l’image des grands pôles mécaniques, industriels et technologiques qui y ont florilégiement poussé. Aujourd’hui, Annaba est à la croisée des chemins. Le maintien de son statut de grande métropole algérienne ne pourra plus se contenter d’un glorieux passé ou de superlatifs statistiques obsolètes. La wilaya a un impératif urgent de réinvention : libérer les initiatives locales, attirer de véritables investissements créateurs de valeur ajoutée et transformer ses formidables infrastructures de transport en de véritables passerelles d’exportation et de prospérité. Faute d’un sursaut courageux et d’une politique de développement audacieuse, la « coquête si elle l’est encore » risque de n’être plus qu’une belle endormie, reléguée au rang de simple cité dortoir, loin des ambitions d’une Algérie en pleine mutation économique. Au-delà des indicateurs officiels et des discours de façade, la réalité d’Annaba se mesure aujourd’hui à l’aune de ses chantiers fantômes et de ses promesses en suspens. Pour sonder le pouls réel de la population, une consultation informelle menée auprès de commerçants, de cadres locaux, d’universitaires et de jeunes actifs dessine le portrait d’une population profondément désabusée.
Radioscopie d’un gâchis urbain et industriel
Les témoignages recueillis sur le terrain et les conversations de terrasses convergent tous vers un même constat d’impuissance face à des investissements publics dilapidés et des projets structurants enlisé dans l’immobilisme. Deux symboles forts, rie que cela, reviennent en boucle dans les discussions : La destruction d’une infrastructure robuste et des milliers de mètres carrés de l’entreprise Prosider , un fleuron fiable à son époque, pour céder la place, il y a de cela près de trente ans, à un mirage de technoparc, reste une plaie béante. Le bâtiment futuriste de l’époque gît aujourd’hui dans un état d’abandon total, transformé en carcasse spectre, sans qu’aucun signe de relance ou d’explication officielle ne vienne panser ce gâchis foncier et économique. L’autre cas est celui du tramway : Comment comprendre qu’une ville abritant sur son propre sol l’industrie de fabrication des socles et composants de tramways soit, elle-même, privée de ce moyen de transport moderne ? Le projet demeure, aux yeux des Annabis, un serpent de mer perpétuellement repoussé, illustrant le paradoxe d’un territoire producteur qui ne profite pas de ses propres compétences industrielles. Pour les citoyens interrogés, le décalage est total entre l’ampleur des défis d’une métropole régionale et l’action réelle des décideurs. Les administrés pointent du doigt une gestion locale et parlementaire (députés et sénateurs confondus) engluée dans une vision administrative étriquée. L’action publique locale semble s’être résumée, au fil des mandats, à de simples opérations de gestion courante : inaugurations de micro-projets de logements, construction d’écoles de proximité ou aménagement de petits carrés de verdure. Des réalisations certes utiles, mais totalement disproportionnées face aux ambitions d’une grande wilaya. Pendant que l’on s’affaire à traiter les urgences du quotidien, le cœur historique et le centre-ville du chef-lieu dépérissent, affichant un visage délabré, des façades décrépies et l’aspect général d’une cité abandonnée à son triste sort. Ce grand décalage entre le potentiel logistique d’Annaba, ses ports, ses axes, son histoire et la vétusté des réalisations concrètes nourrit un sentiment d’abandon. Les Annabis n’attendent plus des inaugurations de routine, mais un sursaut de vision et de courage politique capable de rendre à leur ville son rang perdu.
