Les changements climatiques impactent de plus en plus notre quotidien. Les échos systèmes fragiles sont mis à rude épreuve par la sécheresse qui se fait longue. La rareté des précipitations atmosphériques, induite par les capricieux changements qui s’opèrent dans notre climat, commence à avoir des conséquences perceptibles sur la faune de montagne et les plantes fourragères sensibles au stress hydrique.
A Mila, on ressent de plus en plus l’impact de l’absence de pluies et des longs mois d’ensoleillement sur la vie des oiseaux et des insectes pollinisateurs, entre autres populations animales, ainsi que sur les cultures fourragères classiques, comme celle de l’avoine, connues pour leur dépendance à l’eau. Il n’est pas tombé une seule goutte de pluie entre les mois de février et d’octobre de cette année 2023 sur cette région de l’intérieur du pays, si l’on excepte l’intempestif et non moins dévastateur épisode climatique du début du mois de juin, qui a causé de grosses inondations dans la ville de Tadjenanet. Et on n’est pas sûr s’il va pleuvoir durant le mois restant de la saison d’automne. Les températures ont atteint des valeurs inédites durant l’été : 50 degrés Celsius localement, le vendredi 7 juillet, le lundi et le mardi 24 et 25 du même mois ! Du jamais vu ! Et elles n’étaient pas plus clémentes au printemps, non plus, ni tout au long des trois dernières années, d’ailleurs. Et du coup, le processus d’évaporation des eaux de surface et la transpiration des plantes se sont accélérés, entrainant le tarissement des points d’eau en milieu forestier et la dormance des champs d’avoine, cultivés pour l’alimentation du cheptel. Bref, la situation est telle que les forestiers et les chasseurs de la région sont partis à la rescousse de la vie sauvage, et des cultivateurs de fourrages se sont convertis carrément à la culture d’espèces alternatives, comme la luzerne, moins dépendantes de la pluviométrie.
Le geste vert des forestiers et des chasseurs
Devant cette situation qui augure d’une catastrophe, les services de la Conservation des Forêts et les associations locales des chasseursont eu le réflexe vert de partir au secours de la vie sauvage. Ils ont décidé d’agir avant qu’il ne soit trop tard : leur initiative a consisté, dans sa phase d’urgence, à placer des récipients remplis d’eau aux endroits fréquentés par les animaux. Puis, dans un deuxième temps, construire des abreuvoirs permanents dans les bois et les montagnes et réaménager les fontaines dégradées dans les mechtas environnantes. Un précédent ! Jamais auparavant, la faune sauvage n’avait eu besoin d’une intervention aussi directe !« Les biotopes forestiers et montagneux sont sérieusement impactés par la sécheresse inhabituellement logue. Ils ont perdu l’un de leurs éléments vitaux : l’eau. Notre intervention consiste à rétablir, et au plus vite, l’équilibre dans ces écosystèmes pour préserver la biocénose et conforter, par ricochet, la fixation des animaux dans leur milieu », nous dira Ahmed Bensdira, conservateur des Forêts de la wilaya de Mila. Le président de la Fédération de Wilaya des Chasseurs, Mouloud Guergouri, affirme, pour sa part, que les changements climatiques sont loin « d’être une plaisanterie, mais bel et bien une réalité ». Notre interlocuteur affirme que la mortalité parmi les oiseaux et les abeilles est affligeante. « Les populations des perdrix et des cailles, à titre d’illustration, ont été frappées de plein fouet, ces trois dernières années (2021, 2022 et 2023NDLR). Des fratries entières d’oisillons ont été déciméespar la soif et/ ou l’insolation.De mémoire de chasseur, je ne suis jamais tombé sur autant de nichées de perdrix et de cailles mortes dans les fourrées et les buissons. Il y a de quoi avoir froid au dos ! »Notre interlocuteur précise qu’au début du mois de mai de cette année 2023, la population animale était déjà en détresse. « Le 12 mai, nous avons lancé, les forestiers et nous, la première opération pour réhydrater la faune sauvage. Elle a été entamée à partir de Djebel Tafrent, dans la commune d’OuledKhlouf. Deux de nos associations, celle des Chasseurs de Tafrent et celle de Kef H’mam, de la commune de Tadjenanet, en compagnie des forestiers de la Subdivision de Chelghoum Laid, sont allés dans les maquis et les montagnes de la région de Tafrent, où ils ont placé des récipients remplis d’eau et construis deux bassins au lieudit Koudiet El Bir. Et on a établi un programme pour la surveillance de ces points d’eau et leur remplissage, chaque fois que nécessaire.» Et depuis, les associations de chasseurs et les forestiers n’ont cessé de battre les forêts et les montagnes de la wilaya pour aider les animaux à survivre à l’épreuve climatique.« Sensibilisées, quinze associations de chasseurs activant sur le sol de la wilaya ont rejoint notre initiative. Ainsi, on a pu créer des abreuvoirs permanents dans les forêts de quinze communes :Tadjenanet, OuledKhlouf, Ferdjioua, TassadaneHaddada, Télaghma, Rouached, Zaraza, Ain El Beida Ahrich, Bainan, Hamala, Bouhatem, DerrahiBousselah, Layadi Barbas, Amira Arras et M’chira », dira Mouloud Guergouri.Et d’ajouter : « Et les rondes de contrôle et de remplissage des points d’eau créés se poursuivent encore en ce mois d’octobre, car il n’y a toujours pas de pluie. » En outre, la Conservation des Forêts, prenant très au sérieux la donne climatique, a dégagé, au titre de l’exercice de l’année 2023, une enveloppe de 3,5 milliards de centimes pour l’aménagement de 5 points d’eau en milieu forestier, selon le responsable de sa cellule de communication, le commandant BoulaârasSaâdi. Et le tarissement des sources d’eau dans la sphère sauvage et la sécheresse, étrangement longue, ont eu des effets autrement plus dévastateurs sur l’apiculture dans la région. « Plus de 30% de la faune apicole sont perdus ! » selon les estimations du Conseil interprofessionnel de la branche de l’apiculture. Le président de ce conseil nous dira : « La sécheresse, qui dure depuis des années, a fini par assécher les points d’eau en montagne et déshydrater la cire des ruches. Les plantes épineuses qui fleurissent en été et servent, en période de disette, de source de nourriture pour les abeilles, ne bourgeonnent plus suffisamment. Conséquence : des colonies entières sont décimées et la récolte de miel s’est réduite de près de la moitié, depuis 2020. La profession, soit 1 400 apiculteurs à l’échelle de wilaya, est menacée par ce désordre des éléments », regrette-t-il.
La culture de l’avoine abandonnée, celle de la luzerne adoptée
« Une personne intelligente sait s’adapter à toutes les conditions ». Cet adage s’applique parfaitement à nos cultivateurs de fourrages. Ils n’ont pas attendu longtemps pour trouver la réponse au défi climatique. En effet, l’avoine, cultivée en mode pluviale, est abandonnée, faute de précipitations. Les étendues plantées traditionnellement de cette céréale sont, désormais, transformées en luzernières. Consulté pour les besoins de ce reportage, Timount Messaoud, président du Centre algérien des Hommes d’Affaires, lui-même cultivateur de fourrages, nous dira : « Nous sommes déjà six cultivateurs à nous convertir à la luzerne, dans la wilaya de Mila, malgré les charges supplémentaires que cela induit. Nous avons 250 hectares de luzerne sur les territoires des communes d’Oued Athmania, Chelghoum Laid et Oued Seguen. L’avoine n’est plus rentable par les conditions climatiques qui sévissent actuellement. Au-delà de 34° elle cesse de se développer ; or, ce seuil est atteint dès le début du printemps, ces dernières années.» Notre interlocuteur, qui dirige un réseau de 40 bureaux à l’échelle nationale, précise que les opérateurs des wilayas de Mila et d’Oum El Bouaghi cultivent, déjà, mille hectares de luzerne en lieu et place de l’avoine. Il soulignera que cette plante constitue « une excellente alternative aux espèces sensibles au stress hydrique, compte tenu de sa grande résistance à la sécheresse et son excellent rendement ». Pour sa part, le Directeur des Services Agricoles (DSA), Ali Fennazi, a plaidé, lors de l’entrevue qu’il nous a accordée, la conversion des cultivateurs de fourrages à la luzerne pour le triple avantage qu’elle représente : « La luzerne est la reine des plantes fourragères : résistante à la sécheresse, riche en protéines et elle est très rentable par-dessus-le marché. » A propos de ce dernier point, Fennazi assure que la luzerne se récolte toutes les cinq semaines ; autrement dit, on peut réaliser plusieurs récoltes par an. Aussi, notre interlocuteur assure que son secteur encourage le développement de cette culture, notamment dans le bassin laitier du sud de la wilaya, non seulement pour son excellent rendement, mais pour assurer également la pérennité de l’aliment de bétail par ces temps au climat capricieux..
