Par Mohamed Tahar Aissani—/—Il y a des nations qu’on tente de faire taire, et des peuples qu’on voudrait faire disparaître dans les marges de l’Histoire. L’Algérie, elle, résiste. Elle résiste aux regards condescendants, aux exils amnésiques, aux tribunes méprisantes. Elle résiste aux oubliés volontaires qui, pour briller sous les projecteurs d’un autre monde, préfèrent noircir celui qui les a vus naître.
Il y a des phrases qui trahissent davantage que les silences. Et des livres qui, sous couvert d’analyse, répandent un venin plus durable que l’injure. Ce n’est pas la critique qui dérange — car critiquer son pays, c’est parfois l’aimer plus fort que le silence complice. C’est la posture qui trahit, le regard distant, le ton supérieur, l’oubli de la terre et du peuple. Quand l’Algérie devient, sous certaines plumes, une caricature défigurée, une terre sans âme, sans courage, sans avenir, on ne lit plus un cri du cœur. On assiste à une tentative d’effacement. L’Algérie, nous dit-on, serait finie, irrécupérable, otage de ses démons. Ces mots-là ne sont pas des diagnostics. Ce sont des sentences. Elle est là dans les rires étouffés des enfants qui marchent pieds nus vers l’école, dans les mains gercées des femmes qui cuisinent pour dix, dans les dos courbés de ceux qui bâtissent, pierre par pierre, les murs de demain. Elle est là dans la chaleur d’un foyer qui se passe d’électricité mais jamais d’amour. Elle est là dans les laboratoires modestes mais pleins d’idées, dans les claviers usés par les codes d’une jeunesse qui rêve de conquérir le monde autrement que par la fuite.
Ce que l’on oublie trop souvent, c’est que l’Algérie n’a pas été offerte, mais arrachée.
Arrachée à la poussière coloniale, arrachée à l’oubli, arrachée aux griffes de l’Histoire qui voulait l’effacer comme on efface une faute de frappe. Elle s’est écrite au prix de larmes, de sang, de cris enfouis. Ce pays ne peut être réduit à ses failles — pas plus qu’un être humain ne peut être jugé à sa cicatrice. Dans ses montagnes et ses plaines, dans ses hôpitaux et ses universités, dans ses archives encore inexplorées et ses contes murmurés au coin du feu, vit une autre Algérie. Celle qui avance sans bruit, celle qui soigne sans gloire, celle qui crée sans condition, celle qui espère malgré tout. À ceux qui se sont hissés sur les balcons du désenchantement, regardant l’Algérie comme une bête étrangère à leur monde nouveau, nous posons une question simple : Qui êtes-vous devenus pour mépriser autant ce que vous étiez ? Votre regard est devenu celui de l’oppresseur dont vous refusiez autrefois les chaînes. Vous avez troqué le droit à l’auto-critique pour une auto-fiction moralisante, jetant aux chiens l’héritage d’un peuple pour récolter des applaudissements d’estrade. Ce faisant, vous avez oublié qu’on ne trahit pas impunément une terre, même lorsque celle-ci est meurtrie. On ne désavoue pas un peuple à qui l’on doit son souffle. Car pendant que vous écrivez la fin, d’autres, eux, écrivent les commencements. Il faut savoir dire le mal sans tuer l’espoir. Il faut savoir nommer les erreurs sans effacer les visages. Il y a dans ce pays une force lente, patiente, tenace. Elle ne fait pas de bruit. Elle ne cherche pas la reconnaissance d’une autre rive. Elle fait ce qu’elle a toujours su faire : tenir. Tenir dans le silence, dans la douleur, dans l’injustice, dans le désamour même de ses enfants dispersés. Et tant qu’il y aura une voix pour réciter un vers en kabyle, une main pour réparer un robinet à Tamanrasset, un esprit pour programmer un algorithme dans une cité de Béjaïa, une mère pour réveiller son enfant à l’aube du savoir à Biskra, alors, l’Algérie ne sera jamais une nation morte. Elle est imparfaite. Mais elle est. Et elle n’a pas besoin qu’on la peigne en noir pour exister. Elle a besoin de regard loyal, de paroles justes, de critiques enracinées. Elle a besoin d’amour exigeant. Pas de ressentiment désinvolte. Ce pays n’est pas un cadavre. Il est un cœur battant. Et même si les vents sont contraires, il a ses veilleurs. Des bâtisseurs sans gloire. Des héros sans statue. Des âmes qui refusent d’abandonner. Tant qu’ils sont là, vous ne pourrez pas enterrer l’Algérie.
