L’affaire Belghit:
Entre fracture identitaire, instrumentalisation médiatique et sursaut politique

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Dans une Algérie à la croisée des chemins, où les lignes identitaires restent sensibles et la mémoire nationale hautement inflammable, les récentes déclarations du professeur Mohamed El-Amine Belghit ont agi comme une étincelle sur un baril de poudre.

En qualifiant la dimension amazighe de la nation d’«idéologie sioniste et française» lors d’un entretien diffusé par la chaîne Sky News Arabia, le célèbre historien a déclenché une tempête politico-médiatique dont les répercussions dépassent largement le cadre d’un simple débat académique. Si le débat sur l’identité nationale est légitime — voire salutaire — dans une société postcoloniale en quête de cohésion, la manière dont Belghit a abordé le sujet révèle un grave déficit de prudence intellectuelle. En amalgamant des composantes constitutionnelles de la nation (l’arabité, l’amazighité, l’islam) à des projets géopolitiques étrangers, il a ouvert la porte à une polarisation dangereuse du discours national. L’incarcération provisoire du professeur Belghit pour «atteinte à l’identité nationale» soulève elle-même un paradoxe : la société algérienne protège-t-elle ses fondements par la justice ou cède-t-elle à la pression populaire et médiatique ? L’acte judiciaire, s’il peut être compris comme un signal de préservation de l’unité, interroge aussi sur la place de la liberté d’expression dans un champ historique balisé par des lignes rouges idéologiques.

La journaliste dans l’œil du cyclone : Sky News et l’effet de loupe

La journaliste algérienne Fadila El Souissi, visage connu de Sky News Arabia, se retrouve elle aussi au cœur des critiques. Accusée d’avoir «tendu un piège» à Belghit, elle est perçue par une partie de l’opinion comme une actrice d’un agenda médiatique étranger visant à diviser l’opinion nationale. Il faut dire que ce n’est pas la première fois que la présentatrice est pointée du doigt. Son interview de Benyamin Netanyahou en 2020 avait déjà provoqué une vive polémique en Algérie, pays farouchement attaché à la cause palestinienne. Certains y voient la continuité d’une stratégie de provocation ciblée, visant à fissurer les certitudes nationales en manipulant le terrain glissant de l’identité et des symboles.

Les réactions politiques : entre condamnation, récupération et plaidoyer pour l’unité

Dans un climat déjà tendu, plusieurs partis politiques ont réagi. Louisa Hanoune, cheffe du Parti des Travailleurs, a fustigé Belghit avec virulence, le qualifiant de «pseudo-historien» et dénonçant «une entreprise de falsification de l’histoire». Elle a profité de l’occasion pour renouveler ses critiques contre l’idée d’appartenance à la «nation arabe», appelant même au retrait de l’Algérie de la Ligue arabe. À l’opposé, le parti islamiste MSP (Mouvement de la Société pour la Paix), dans une posture plus modérée, a appelé à la responsabilité collective et à la préservation des piliers de l’identité nationale (islam, arabité, amazighité). Sans nommer explicitement Belghit ou la journaliste, son communiqué insiste sur la nécessité de protéger le tissu social contre les discours divisionnistes.

 

L’élite intellectuelle algérienne : une fracture mise à nu

Cette affaire révèle aussi une crise de confiance profonde entre la société et ses élites. D’un côté, certains intellectuels dénoncent une «chasse aux sorcières» contre un historien aux idées controversées mais légitimes dans un cadre académique. De l’autre, une frange de la société — parfois avec virulence — exige la criminalisation de tout discours perçu comme une attaque contre les valeurs fondatrices de l’Algérie. Des voix s’élèvent également pour dénoncer une intelligentsia «coupée du peuple», instrumentalisée, et parfois silencieuse face aux vrais enjeux sociaux et politiques, ne sortant de sa réserve que lorsqu’un micro de Dubaï ou de Paris est tendu. Le ressentiment est palpable, nourri par l’impression d’un mépris de classe, d’un discours hégémonique, parfois teinté de condescendance vis-à-vis des traditions populaires. La controverse autour de Belghit n’est pas un simple dérapage individuel. Elle met en lumière les failles d’un système éducatif, les tensions non résolues autour de l’héritage identitaire, et la vulnérabilité du pays aux ingérences médiatiques étrangères. Mais elle est aussi, paradoxalement, une opportunité. Une opportunité de rouvrir — sereinement cette fois — le débat sur la pluralité de l’identité algérienne, non pas pour exclure ou hiérarchiser ses composantes, mais pour les réconcilier dans une vision inclusive, enracinée dans l’histoire mais tournée vers l’avenir. L’Algérie n’est ni une abstraction mythifiée ni un artefact d’idéologies importées. Elle est une mosaïque vivante, fruit d’un long brassage entre Afrique, Méditerranée et Orient, unie dans sa diversité linguistique, culturelle et religieuse. L’urgence, aujourd’hui, n’est pas de trancher sur qui a raison ou tort, mais de préserver l’espace commun du dialogue, loin des tribunaux de l’opinion et des injonctions identitaires.
Ceux qui prétendent défendre l’histoire doivent aussi assumer le poids de ses cicatrices, et ceux qui animent le débat public doivent comprendre que le verbe, en Algérie, reste un feu sacré à manier avec précaution.

 

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