Quand l’école oublie la Palestine:
 Chronique d’une soumission programmée

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Par Mohamed Tahar Aissani—/—

C’est un geste minuscule en apparence, presque anodin, un simple refus administratif dans une école de Casablanca. Deux textes arabes proposés pour l’examen de fin d’année des élèves de 6e année primaire. Deux textes simples, humains, poétiques, porteurs de mémoire.

L’un racontait le rêve d’un Palestinien de retourner sur sa terre. L’autre évoquait le courage d’un médecin de Gaza soignant sous les bombes. Deux textes que la direction régionale de l’éducation nationale a rayés du programme d’examen sous prétexte de « sensibilité politique ». Deux textes de trop.Ce 26 juin 2025, le Maroc franchit une nouvelle étape dans l’effacement méthodique de la Palestine de sa mémoire collective. L’école, dernier rempart de la conscience populaire, devient à son tour un théâtre de l’oubli organisé. Ce n’est plus un glissement. C’est une chute. Le député marocain Abdel Samad Haiker n’a pas mâché ses mots. « C’est un choc. Un acte incompréhensible. Un affront à la conscience nationale. » Il ne s’agit pas ici d’un désaccord pédagogique, mais d’une tentative manifeste d’aseptisation de l’imaginaire des enfants marocains, à travers la suppression ciblée d’un pan essentiel de l’identité panarabe et maghrébine. Le motif invoqué ? « Sujet à sensibilité nationale ». Comme si parler de la Palestine devenait une menace pour l’équilibre du pays. Comme si l’évocation d’un médecin résistant à Gaza risquait d’embraser les pupitres. Comme si rêver de retour équivalait à semer la discorde. Cette dérive est bien plus qu’un fait divers éducatif. Elle est le symptôme d’une fracture profonde entre l’État et son peuple, entre les sphères du pouvoir et les racines affectives de la société.

Normalisation rampante, soumission galopante

Car derrière cette censure se dessine une stratégie. Celle d’un royaume qui, sous l’impulsion du Makhzen, multiplie les gages d’allégeance à Tel-Aviv, parfois jusqu’à l’indignité. Depuis les accords d’Abraham, le Maroc a signé en moins de trois ans plus de 20 accords avec Israël, dans les domaines les plus sensibles : défense, cybersécurité, renseignement, agriculture, formation, éducation… Et voilà maintenant que l’école se met au pas. Pas un pas didactique ou réformateur, mais un pas de retrait. Un renoncement. Un effacement. Quand on interdit un texte sur la Palestine à un enfant marocain, ce n’est pas la politique qu’on protège. C’est la mémoire qu’on assassine. La députée marocaine Nabila Mounib, elle aussi, a haussé le ton : « Le Maroc a perdu sa souveraineté. Nous sommes devenus otages des institutions financières internationales et des agendas sionistes. » Des propos que d’aucuns qualifieront d’excessifs. Mais ils disent tout haut ce que des millions de Marocains pensent tout bas : que la normalisation avec Israël, loin de n’être qu’un accord diplomatique, agit comme un poison lent dans le corps de la nation. Elle grignote les symboles, les récits, les émotions. Et finit par corrompre les fondations même de l’éducation. Dans les rues du Maroc, la cause palestinienne a toujours été plus qu’un slogan. Elle a été un cri, un héritage, un prolongement de la propre histoire de lutte contre le colonialisme. L’effacer des textes scolaires, c’est tenter de dissoudre cette conscience. C’est vouloir formater une jeunesse « neutre », déconnectée, anesthésiée. Une jeunesse sans colère, sans mémoire, sans liens. Mais c’est mal connaître les peuples. C’est mal comprendre les silences grondants, les regards indignés, les résistances souterraines. Dans chaque livre censuré, il y aura une chanson. Dans chaque texte interdit, un graffiti. Dans chaque censure, un éveil. La responsabilité est immense. L’école ne peut devenir un organe de propagande silencieuse. Elle ne peut être le relais passif des stratégies de soumission culturelle. Les enseignants marocains, les pédagogues, les parents doivent aujourd’hui se poser la seule vraie question : que voulons-nous transmettre à nos enfants ? L’oubli ou la mémoire ? La peur ou la dignité ? Le silence ou le courage ? Interdire la Palestine à l’école, c’est interdire aux enfants de grandir avec une conscience éveillée. C’est faire de l’école un espace d’oubli, et non de savoir. Or le savoir ne peut être amputé. Pas plus que la Palestine.

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