La République à l’envers:
Retailleau, l’étranger utile et l’Élysée au bout du mépris

0
62
French newly-named Minister of the Interior Bruno Retailleau (Front L), French newly-named Delegate Minister for Everyday Security Nicolas Daragon (C) and French newly-named Secretary of State for Citizenship and Fight against Discriminations Othman Nasrou (Rear L) applaud France's outgoing Minister for Interior and Overseas Gerald Darmanin after he delivered a speech during the handover ceremony at the Interior ministry in Paris, on September 23, 2024. (Photo by Alain JOCARD / AFP)

Par Mohamed Tahar Aissani—/—Il voulait la présidence de son parti, il l’a eue. Comme on cueille un fruit mûr tombé d’un arbre que d’autres ont déjà secoué jusqu’à l’os. En misant sur une cible vieille comme la République elle-même — l’étranger, l’Algérien, le musulman — Gérald Darmanin a franchi un premier palier. Il en vise un autre : l’Élysée. Et, visiblement, les bulletins de vote ne suffisent plus ; il lui faut des expulsions en prime.

Bienvenue dans la nouvelle comédie politique à la française, où l’on ne propose plus, on expulse ; où l’on ne gouverne plus, on stigmatise ; où le rêve républicain devient un vieux rideau qu’on tire sur les visages non-blancs d’un pays pourtant façonné par eux. Retailleau — à moins qu’il ne s’agisse d’un clone politique de Darmanin tant les discours se confondent — avance désormais à visage découvert : son projet pour 2027 tient tout entier dans un slogan déguisé en programme, un slogan poussiéreux, mais toujours rentable : « Moins d’étrangers, plus de sécurité ». Le fantasme de la France épurée. Voilà le carburant de leur ambition. Et tant pis si cela revient à effacer d’un trait les maçons kabyles des années 60, les éboueurs malien, les infirmières comoriennes, les médecins algériens des hôpitaux publics, les chercheurs maghrébins des labos du CNRS, les ingénieurs iraniens, les livreurs bangladais et les entrepreneurs turcs. On efface, on nettoie, on réécrit. L’histoire, la réalité, la République. Derrière le mot magique « OQTF », il y a des vies, des familles, des drames humains. Mais pour nos gladiateurs en costume-cravate, ces sigles sont des trophées qu’on agite sur les plateaux de télé, preuve qu’ils agissent. Agissent pour qui ? Pour une France crispée, recroquevillée sur ses peurs, en manque de grandeur mais gavée de ressentiment. Une France où l’on confond la fermeté avec la haine et la République avec un club privé réservé à ceux qui cochent les bonnes cases ethniques et religieuses. Retailleau, lui, n’a pas peur du ridicule. Il a peur des prénoms. Et cela suffit, apparemment, pour faire carrière. À ce niveau d’hypocrisie, il faudrait inventer un nouveau thermomètre politique. Car comment expliquer qu’un ministre de l’intérieur qui n’a jamais su résoudre une crise sécuritaire, ni calmer les tensions sociales, ni renforcer les liens avec les pays d’origine des immigrés, réussisse à se hisser à la tête de son parti… en déclarant la guerre aux étrangers ? Ce n’est pas un programme, c’est un leurre. Une pathologie du pouvoir qui consiste à croire qu’on construit l’avenir en désignant des boucs émissaires.

Ce n’est pas Gérald qu’il faudrait appeler, mais Freud.

Car derrière cette frénésie d’OQTF, il y a autre chose : une obsession identitaire déguisée en politique migratoire. Une volonté d’épurer symboliquement la nation pour mieux régner sur un électorat apeuré. Retailleau sait très bien que les immigrés ne sont pas la cause des déserts médicaux, du chômage des quinquas ou du mal-être des agriculteurs. Il le sait, mais il s’en fout. Ce qui compte, c’est l’image. Le récit. Et dans ce récit, l’étranger reste l’antagoniste idéal. Docile, muet, et incapable de se défendre dans les urnes. Mais la question n’est plus de savoir s’il atteindra l’Élysée. La vraie question, c’est : à quel prix ? Et surtout, au prix de quelle France ? Celle des Droits de l’Homme ou celle des droits de sang ? Celle qui reconnaît que le sang d’un poilu noir tombé à Verdun vaut autant que celui d’un baron d’Île-de-France, ou celle qui prétend que la nationalité s’hérite, mais ne se mérite pas ? La cinquième République a connu des ministres courageux, d’autres médiocres. Mais rarement un ministre aussi ostensiblement cynique, aussi désinvolte avec les valeurs républicaines. À jouer avec les peurs, à alimenter les haines, Retailleau-Darmanin — appelons-le comme on veut — joue surtout avec le feu. Il oublie qu’à trop tirer sur le fil de la division, c’est le tissu national tout entier qui se déchire. Et qu’un jour, peut-être pas si lointain, les Français d’origine immigrée — qui sont Français tout court — demanderont des comptes. Pas seulement sur les bancs des tribunaux, mais dans les urnes, dans les syndicats, dans les associations, et dans les mémoires. Le mépris, en politique, est une arme à double tranchant. Et Retailleau, en aspirant à l’Élysée sur le dos des immigrés, risque de découvrir que le peuple qu’il tente de fracturer pourrait bien être celui qui refermera la porte derrière lui.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici