Le naufrage de Boualem Sansal:
Entre exil amer et noces de raison avec l’empire Bolloré

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C’est une trajectoire qui ressemble à une chute libre dans les zones grises de la géopolitique littéraire. Boualem Sansal, l’icône déchue d’une certaine résistance intellectuelle, vient de franchir un Rubicon qui laisse ses derniers soutiens pantois.
En quittant sa maison historique, Gallimard, pour rejoindre les éditions Grasset propriété du groupe Hachette, lui-même tombé dans l’escarcelle du milliardaire Vincent Bolloré l’écrivain ne change pas seulement d’éditeur : il change de camp. Pour Alger, le dossier est clos, mais la cicatrice reste béante. Condamné pour «atteinte à l’intégrité du territoire national» après ses propos polémiques remettant en cause l’histoire des frontières nationales, Sansal n’a dû sa libération en novembre 2025 qu’à une grâce présidentielle. Mais la liberté a un prix : celui de l’appartenance. Aujourd’hui, l’homme qui affirmait ne jamais vouloir quitter sa terre se retrouve dans un exil qui ne dit pas son nom. En Algérie, l’opinion et les médias officiels le considèrent désormais comme un «étranger de l’intérieur». Les rumeurs persistantes sur sa déchéance de nationalité, bien que floues juridiquement, traduisent une réalité sociale brutale : le lien organique est rompu. Sansal est perçu comme celui qui a troqué son identité contre un strapontin à l’Académie française.Du côté de Paris, le tableau n’est guère plus reluisant. Si la droite et l’extrême droite l’ont érigé en martyr de la liberté d’expression, une grande partie de l’intelligentsia française, jadis prompte à le porter aux nues, s’est emmurée dans un silence gêné.Sa naturalisation express en 2024 et son élection sous la Coupole n’ont pas suffi à masquer le malaise. On lui reproche ses accointances avec des thèses de plus en plus radicales, sa proximité avec des cercles qui voient en lui non plus un romancier, mais un outil idéologique. Gallimard, qui a porté ses textes pendant des décennies et lutté pour sa libération, n’a pas caché sa «tristesse» et sa «déception» face à ce départ. Pour beaucoup, Sansal n’est plus l’écrivain de la révolte, mais l’objet d’une récupération politique qui l’isole chaque jour un peu plus des milieux progressistes.
Le pacte avec le « Diable » : L’ombre de Vincent Bolloré
Le coup de grâce, ou peut-être le coup de force, est cette alliance avec l’empire de Vincent Bolloré. Pour l’Algérie, Bolloré incarne le néocolonialisme médiatique, le bras armé d’une France qui ne veut pas tourner la page. En rejoignant Grasset, Sansal s’installe au cœur d’une machine de guerre idéologique que le pouvoir algérien dénonce régulièrement comme étant à la source de «l’acharnement médiatique» contre le pays.Que cherche l’auteur dans les bras du magnat breton ? Une protection financière ? Un porte-voix pour ses combats contre l’islamisme ? Ou simplement une forme de vengeance contre ceux qui, à Alger comme à Paris, l’ont laissé seul dans sa cellule ? En tendant la main à celui qui est perçu comme l’ennemi juré de la souveraineté algérienne, Boualem Sansal achève sa métamorphose. Il n’est plus le pont entre deux rives, mais le mur sur lequel se fracassent les dernières illusions d’une réconciliation. L’écrivain est libre, certes, mais il n’a jamais semblé aussi seul, prisonnier d’un camp qui ne l’aime peut-être que pour ce qu’il permet de détruire.

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