Benjamin Stora, cet historien choisi par Emmanuel Macron pour travailler avec ses homologues algériens sur le dossier mémoire englobant la période allant de 1830 à 1962, a quasiment déclaré forfait. Pour lui, il ne faut pas fermer la porte à l’espoir de voir un jour la question mémorielle reprendre le chemin qu’elle a à peine commencé, bien qu’au fond de lui il n’y croie pas. Le dossier mémoire, c’était au temps de l’euphorie entre la France et l’Algérie. Des deux côtés de la Méditerranée, on croyait que les rapports entre les deux pays ne seraient plus ce qu’ils étaient auparavant. On parlait de lune de miel. Les conversations téléphoniques entre le président français et son homologue algérien allaient bon train. C’était trop beau pour être vrai, car au cours d’une rencontre en Italie, à Bari, Emmanuel Macron, après avoir serré dans ses bras Abdelmadjid Tebboune, lui annonça froidement qu’il allait reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. À partir de ce moment, l’euphorie préexistante prit soudainement fin. De retour à Alger, le président Tebboune annonça lors d’un conseil restreint la décision du président français de rompre le statu quo, existant depuis des décennies, en franchissant une limite que l’Algérie ne saurait tolérer sans répliquer. Dès son retour à Paris, Emmanuel Macron rédigea une lettre adressée au roi du Maroc lui annonçant sa décision de reconnaître « la marocanité » du Sahara occidental, lettre rendue publique qui fit naturellement sensation au Maroc. De son côté, l’Algérie ne tarda pas à réagir. Nous connaissons la suite. Du temps a passé depuis ce volte-face du président français, lequel, durant un temps assez long, laissa pourrir la situation en se taisant sur les propos malveillants envers l’Algérie et les Algériens du ministre de l’Intérieur de l’époque, un certain Bruno Retailleau. Comme à son habitude, Emmanuel Macron, soufflant le chaud et le froid, essaya de désamorcer à sa manière la crise profonde qui existait entre la France et l’Algérie. Envoyant émissaire sur émissaire, il voulait colmater la brèche profonde qui existait encore entre les deux pays. Alger joua le jeu à sa manière mais ne se trompa pas : pour l’Algérie, Macron essayait de gagner du temps mais, en réalité, il ne lâchait rien sur l’essentiel. C’est là qu’intervient la tentative de relancer le dossier de la mémoire, qui était en panne sèche depuis les événements suscités. Benjamin Stora remit alors le pied à l’étrier, mais au fond de lui-même il savait que cette question mémorielle repose sur un socle sérieusement fissuré. Accueilli à Alger avec tout le respect que l’on doit à une personnalité honnête, Benjamin Stora, recueillant tous les propos relatifs à cette question, acquit la conviction que ses vis-à-vis algériens ne croyaient pas du tout que du côté français on songeait à aller de l’avant pour que ce dossier prenne corps et devienne visible. En effet, tout ce qui a été entrepris par Paris depuis la naissance de ce dossier ne représente, en fait, que très peu de choses. Qu’est-ce que la France a lâché, si ce n’est une reconnaissance formelle de la torture et de l’assassinat de Maurice Audin et d’Ali Boumendjel, ou le massacre du 17 octobre 1961 ? Le reste, autrement dit les 99 % restants, c’était motus et bouche cousue. Tous les méfaits et crimes de guerre commis par la colonisation française de 1830 à 1962 restent sous silence. Les mettre à jour dans le contexte actuel que vit la France, où le déni est devenu une pratique courante et peut-être institutionnalisée si d’aventure la France bascule aux mains des nostalgiques de l’Algérie française, relève, selon les Algériens, ni plus ni moins que d’une illusion. En fait, l’État algérien, fort de sa légitimité historique arrachée au prix de lourds sacrifices et reconnue par le monde entier, n’a plus envie d’être à nouveau le dindon de la farce.
