Brahim Senouci offre, dans sa lettre ouverte à Kamel Daoud, une analyse percutante de l’angoisse identitaire et des ambiguïtés culturelles qui entourent l’écrivain algérien contemporain face au monde littéraire français.
Parue en 2014, cette lettre est d’une «cruelle lucidité», car elle questionne le prix littéraire comme vecteur de reconnaissance et se penche sur la condition de l’intellectuel maghrébin qui gravite dans une sphère littéraire où les attentes et les perceptions françaises pèsent lourdement sur l’expression et la création artistique. Senouci aborde d’emblée la presque victoire de Daoud pour le prix Goncourt, en relativisant l’importance de ce prix. À travers son exemple personnel avec Tahar Ben Jelloun, Senouci dénonce la manière dont les distinctions littéraires françaises élèvent des écrivains qui incarnent un exotisme contrôlé, un regard autorisé et, parfois, épargné des critiques de l’ordre colonial ou des politiques actuelles. Pour Senouci, certains écrivains maghrébins jouent le jeu de la littérature de «reconnaissance française», un style qui, tout en parlant du Maghreb, ménage la mémoire coloniale française, comme l’a fait Ben Jelloun en se limitant aux stéréotypes d’un Maroc docile. La critique de Senouci est particulièrement acide lorsqu’il évoque Daoud. Il souligne qu’à travers ses billets et son roman Meursault, contre-enquête, Daoud semble incarner, malgré lui, une nouvelle «camusation» de l’Algérie. Senouci perçoit, dans la réception française, une satisfaction inconsciente face à un discours qui éclipse la complexité de l’identité algérienne, qui tend vers une vision universelle et qui efface ce que la culture arabe a de spécifique et d’héritier. Selon Senouci, ce glissement inconscient dans la culture française s’accompagne d’un regard qui peine à voir l’Algérie comme une nation autonome, préférant une approche nostalgique de «l’Algérie française». Ce discours, dit-il, entretient le mythe du passé colonial glorieux, réduisant les intellectuels algériens à des figures adaptatives, soumises aux attentes de l’Hexagone. Senouci invite Daoud à se remémorer ce qui rend l’Algérie authentique et à refuser la tentation de devenir un émissaire d’une vision qui marginalise l’identité arabe et berbère. La référence au «monde arabe» entre guillemets est ici significative: elle reflète le malaise identitaire et la méfiance vis-à-vis de l’arabité dans les cercles français. Senouci met en garde Daoud contre la perte de ce qui fonde l’identité algérienne: la langue, la musique, la culture populaire. Les mots de Senouci touchent aussi la question palestinienne, où il déplore certaines ambiguïtés dans les écrits de Daoud qui semblent écorcher la solidarité envers la Palestine. En dénonçant les hypocrisies autour de cette solidarité, Daoud semble critiquer ceux qui se disent pro-palestiniens tout en déplorant le sort des Palestiniens d’une manière jugée complaisante. Senouci rappelle ici sa propre expérience auprès d’intellectuels et d’activistes engagés pour la Palestine, tels qu’Angela Davis ou Stéphane Hessel, des personnalités dont la solidarité n’a jamais été remise en cause. Il exhorte Daoud à accorder aux sympathisants pro-palestiniens le bénéfice du doute, évitant ainsi de faire écho aux accusations récurrentes d’antisémitisme que la diplomatie pro-israélienne utilise pour délégitimer toute critique. L’analogie finale avec le mythe de la caverne de Platon révèle une profondeur philosophique dans la réflexion de Senouci. La caverne symbolise ici l’auto-flagellation collective des Algériens, leur tendance à se peindre sous des traits négatifs. Cette vision pessimiste, exacerbée par les médias et la littérature, contribue, selon Senouci, à entretenir une image biaisée et aliénée de l’Algérie. Il appelle Daoud à «reconnaître» les siens et à réintégrer leur cheminement identitaire, à refuser la tentation d’une dissolution culturelle au profit d’un universalisme abstrait. En conclusion, Brahim Senouci invite Kamel Daoud à transcender le regard réducteur que peut imposer la reconnaissance française pour atteindre une authenticité et une reconnaissance qui résonneraient davantage avec son peuple et son héritage culturel. Il le convie à reprendre le chemin de la dialectique ascendante, celle qui permettrait, loin des injonctions extérieures, de retrouver et d’honorer la complexité de l’identité algérienne.
Par Mohamed Tahar Aissani
