Lundi, lors d’une intervention au Salon de l’Agriculture, le Premier ministre français François Bayrou a décidé de chausser les bottes du grand tribun indésirable, armé d’un verbe acéré et d’une rhétorique digne des heures les plus glorieuses de l’esquive politique. Au lieu de se pencher sur la faillite de son propre système judiciaire, qui a laissé un individu sous surveillance judiciaire en liberté avant qu’il ne commette l’irréparable à Mulhouse, Bayrou a choisi une parade bien connue : la déviation.
Cible désignée : l’Algérie, ce partenaire complexe que l’on convoque systématiquement dès que l’on cherche à noyer le poisson. « L’Algérie a refusé dix fois de reprendre sur son territoire l’assassin de Mulhouse », s’est lamenté le chef du gouvernement, oubliant au passage que cet homme avait quitté l’Algérie en 2014, était sous la coupe de la justice française et que c’était bien son administration qui l’avait relâché. Détail insignifiant pour Bayrou, dont la logique semble obéir à un postulat simple : quand la maison brûle, accusons les voisins de ne pas prêter leur extincteur. Le plus piquant dans cette saillie verbale ? Ce ton faussement indigné qui sent le populisme d’opérette à plein nez. « Est-ce acceptable ? Pour moi, c’est clair : non, ce n’est pas acceptable », tonne-t-il, comme si l’indignation pouvait suffire à masquer les carences structurelles d’un système judiciaire désarmé face à ses propres décisions absurdes. Et pour donner à ce scandale une touche plus dramatique encore, Bayrou convoque un scénario inversé : « Imaginez si la situation était inversée, que dirait l’Algérie ? » Ah, l’art de la fiction politique ! Malheureusement, la réalité est bien plus triviale : la France a libéré un individu au passé judiciaire chargé, a manqué à son devoir de surveillance et, aujourd’hui, trouve plus simple de blâmer un pays tiers plutôt que d’assumer ses propres errances. Cette sortie tonitruante a eu le mérite de raviver les tensions franco-algériennes tout en offrant une belle prise à la droite extrême qui n’attendait que cela : une tribune dorée pour répandre leur sempiternel discours sur « l’invasion migratoire » et la « faillite de l’État ». Et Bayrou, en stratège ou en maladroit patenté, leur a servi ce festin sur un plateau d’argent. En somme, cet épisode relève d’une mise en scène politique aussi vieille que le monde : face à une crise domestique, créons un coupable extérieur. Et tant pis si la ficelle est grosse, après tout, dans ce grand théâtre de la politique spectacle, l’important n’est pas la vérité, mais le bruit qu’elle génère
Par Mohamed Tahar Aissani
