Bombes, silences et hypocrisie:
Le grand procès moral des États-Unis

0
24

Par Mohamed Tahar Aissani—/—Il y a des listes qui ne s’oublient pas. Des listes que l’histoire, malgré ses amnésies sélectives, finit par faire ressurgir, comme un procès suspendu. Celle publiée récemment par l’ambassade de Chine à Moscou appartient à cette catégorie : une litanie de pays bombardés par les États-Unis depuis 1945. Une trentaine de nations, des ruines du Japon atomisé aux sables du Yémen contemporain, en passant par les rizières du Vietnam et les montagnes afghanes. Une cartographie du feu, de l’ingérence et de l’arrogance, étalée sans fard. Cette prise de parole, en apparence diplomatique, est en réalité un cri. Un acte d’accusation lancé à la face du monde occidental, et plus précisément à son chef autoproclamé : les États-Unis d’Amérique. Car derrière la simple énumération des cibles, c’est une mémoire mondiale refoulée que la Chine exhume. Une mémoire où les droits de l’homme sont piétinés par ceux-là mêmes qui prétendent les défendre. Où les institutions internationales se taisent devant l’évidence. Où les médias dominants, toujours prompts à s’indigner quand les « ennemis » ripostent, détournent pudiquement le regard quand les bombes ont une bannière étoilée. Le timing n’est pas anodin. Cette liste est publiée alors que les chancelleries occidentales condamnent avec une rare virulence la riposte iranienne contre Israël. Et pourtant, l’Iran n’a fait que répondre à une agression : celle du bombardement de son consulat à Damas, un acte que le droit international, s’il était encore autre chose qu’un paravent, qualifierait d’attaque contre un territoire souverain. Mais lorsque l’agresseur est un allié occidental, le monde officiel se tait ou détourne le débat. L’indignation, désormais, a un propriétaire. La morale, une géopolitique. La Chine, en exposant cette liste, n’entend pas simplement rappeler les guerres oubliées. Elle dénonce un système. Elle questionne une conscience mondiale déformée par l’unilatéralisme. Pourquoi aucun tribunal international n’a-t-il jugé les responsables de la destruction de Falloujah ou des massacres du Laos ? Pourquoi les sanctions économiques, si promptes à frapper les nations en désaccord avec Washington, n’ont-elles jamais visé ceux qui ordonnèrent les frappes contre des civils à Bagdad ou à Tripoli ? Parce que la communauté internationale, ce club très fermé dont les membres sont à la fois juges et parties, a fait de l’impunité américaine une règle.

Les larmes du monde valent-elles moins lorsqu’elles ne coulent pas à l’Ouest ?

La vraie question posée par cette démarche chinoise est d’une brutalité philosophique : qui a le droit de parler ? Qui peut condamner, qui peut riposter, qui peut rêver de justice sans se faire broyer ? Car en Occident, toute voix discordante est aussitôt reléguée au rang de propagande, d’anti-américanisme primaire, ou pire encore, d’apologie de la violence. Pourtant, il ne s’agit ici ni de glorifier un camp ni d’effacer les crimes d’autrui. Il s’agit de regarder les choses en face. De mesurer le gouffre entre les principes proclamés et les pratiques établies. À l’heure où les États-Unis s’érigent une fois de plus en arbitre du monde, rappelons qu’ils ont bombardé : le Japon (6 et 9 août 1945), la Corée et la Chine (1950-1953), le Guatemala, l’Indonésie, Cuba, le Congo, le Vietnam, le Laos, le Cambodge, le Liban, la Libye, l’Irak, la Somalie, l’Iran, la Syrie, le Soudan, l’Afghanistan, le Pakistan, le Yémen, la Yougoslavie, le Panama, et tant d’autres. Il ne s’agit plus de détails historiques, mais d’un pattern global, d’une stratégie d’empire.

Le droit du plus fort ou la force du droit ?

Ce que la Chine propose à travers cette liste, c’est une autre manière de regarder le monde. Non pas à travers le prisme du récit dominant, mais en interrogeant la légitimité morale des puissances. En mettant face à face les discours des capitales occidentales et les ruines qu’elles laissent derrière elles. L’Amérique, en brandissant les droits de l’homme comme étendard, a souvent oublié de regarder le sang sur ses propres mains. Et l’Europe, trop souvent sujette à la frilosité diplomatique, a préféré suivre. Il ne s’agit pas d’un appel à la haine. Il s’agit d’un rappel à la vérité. D’un cri pour une conscience mondiale qui ne serait plus à géométrie variable. D’une tentative, aussi modeste soit-elle, de briser le monopole du récit. Le monde ne peut plus se permettre d’ignorer la réalité. Il ne peut plus continuer à faire taire ses indignations selon la couleur du passeport ou l’origine des bombes. Il est temps de réclamer une justice globale, même symbolique, qui commence par la mémoire. Car tant que le monde ne saura pas nommer ses véritables agresseurs, il restera l’otage de ses propres silences.

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici