Affaire Boualem Sansal:
Quand Paris exige pitié, Alger revendique justice

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Par Mohamed Tahar Aissani —/—La France officielle a rompu le silence. Par la voix de son ministère des Affaires étrangères et de son Premier ministre François Bayrou, elle exprime ce mardi 1er juillet sa « profonde incompréhension » face au verdict algérien confirmant en appel la peine de prison infligée à l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal.

Cinq années de réclusion ferme, 500 000 dinars d’amende et une onde de choc qui dépasse le simple fait divers judiciaire. En réalité, une secousse politique, littéraire et diplomatique, symptomatique du malaise latent entre deux pays liés par l’histoire, mais divisés par les narrations. Sansal, sacré dans les salons parisiens, honni dans les rues d’Alger, paie le prix d’une double appartenance que ni la République française ni l’État algérien ne semblent vouloir pleinement assumer. Pour Paris, il est un « citoyen à protéger » ; pour Alger, un « prévenu » poursuivi pour des déclarations jugées attentatoires à l’unité nationale, à l’honneur de l’armée, et à la stabilité du pays. Un citoyen algérien, donc, qui doit répondre de ses actes devant la justice de son pays d’origine. Tout le dilemme est là.  « Nous appelons les autorités algériennes à un geste d’humanité », déclare le Quai d’Orsay, invoquant l’état de santé fragile de l’écrivain. François Bayrou renchérit : « Ce qu’il vit est insupportable pour les Français. » Le ton est solennel, presque dramatique, et pourtant imprégné d’un étrange paternalisme. Car derrière les mots, une injonction se devine : celle d’une puissance qui entend encore parler au nom d’une morale universelle à géométrie variable. L’appel à la clémence devient ici une manière feutrée de contester la souveraineté d’un État jugé trop sévère, trop « opaque », trop indépendant, peut-être.

Alger, de son côté, campe sur sa décision

Le verdict a été confirmé par la chambre pénale du Conseil judiciaire d’Alger. La peine est lourde, sans doute excessive au regard du profil de l’accusé. Mais elle repose sur une série de chefs d’inculpation précis : atteinte à l’unité nationale, offense à corps constitué, diffusion de contenus numériques portant atteinte à l’ordre public et à l’économie nationale. Un faisceau d’éléments que la justice algérienne considère comme graves et fondés. À tort ou à raison, l’institution judiciaire se défend de toute motivation politique. Elle agit au nom d’une souveraineté juridique que même les plus grandes capitales n’ont pas à dicter. Au-delà du cas Sansal, cette affaire révèle crûment le désalignement entre deux visions du monde. D’un côté, celle d’une France qui sacralise la liberté d’expression comme un totem, y compris quand elle devient provocation. De l’autre, une Algérie encore hantée par la guerre des récits, sourcilleuse sur ses symboles, et méfiante vis-à-vis des voix critiques issues de sa propre diaspora. Boualem Sansal, écrivain de rupture, n’a jamais masqué son hostilité à l’Algérie pos-tindépendance. Il a dénoncé, caricaturé, parfois outré. En France, ses pamphlets sont applaudis. En Algérie, ils sont perçus comme des brûlots. Ce fossé d’interprétation, aucun diplomate ne peut le combler. La diplomatie française appelle à « une sortie rapide et humaine ». Emmanuel Macron serait personnellement mobilisé. Alger, pour l’heure, ne réagit pas. Mais une chose est certaine : toute tentative de pression pourrait renforcer l’intransigeance. La grâce présidentielle, rare et symbolique, pourrait constituer une issue de secours, mais elle supposerait un geste réciproque, un apaisement des discours, un respect mutuel des sensibilités. Boualem Sansal, qu’on l’aime ou qu’on le déteste, cristallise bien plus qu’un simple cas judiciaire. Il est le miroir d’un divorce profond entre les élites franco-algériennes, un révélateur des tensions identitaires et politiques de l’après-colonisation. Là où Paris réclame pitié, Alger réclame dignité. Et dans cet entre-deux, c’est la diplomatie qui tangue, entre humanité proclamée et souveraineté revendiquée.

 

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