Skikda, les plages sous le regard de l’État:
Quand la mer devient affaire de gouvernance

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Par Mohamed Tahar Aissani—/—C’était un après-midi d’été comme tant d’autres sur les côtes de Skikda. Le soleil entamait sa course oblique vers la mer, les familles s’installaient sous des parasols délavés par les années, et les cris d’enfants éclaboussaient l’air comme une symphonie saisonnière. Mais ce 12 juillet 2025, un souffle inhabituel a traversé les rives. Non pas celui du large, mais celui des hautes sphères : une commission ministérielle, mandatée par le ministère de l’Intérieur et accompagnée de représentants de l’Environnement, de l’Agriculture, du Tourisme et de la Sûreté nationale, a foulé le sable chaud non pas pour se baigner, mais pour inspecter.

À première vue, tout semblait en ordre. Les plages étaient relativement propres, les maîtres-nageurs présents, les douches fonctionnelles dans certains endroits. Mais derrière l’apparente normalité, c’est tout un pays qui cherche encore ses marques estivales, tiraillé entre les discours officiels et les pratiques enracinées. Car cette visite ministérielle, aussi ponctuelle soit-elle, révèle surtout les tensions persistantes autour de la gestion du littoral, de l’accès aux plages et du respect des directives présidentielles, à commencer par celle qui veut la baignade gratuite, sécurisée, et accessible à tous. Le matin même, un autre rendez-vous s’était tenu à l’intérieur des murs. À la mairie de Skikda, le secrétaire général de la wilaya, M. Bouabdellah Tahar Gouadri, avait présidé une réunion de coordination. Y étaient conviés les inspecteurs généraux, les représentants des ministères concernés, la police, la direction du tourisme, et plusieurs techniciens de terrain. L’enjeu était clair : montrer que l’État ne lâche pas prise en été, qu’il continue d’agir, de vérifier, d’ajuster. Un message qui se veut rassurant, mais qui, sur le terrain, rencontre des résistances diffuses et une lassitude populaire face aux effets d’annonce. Dans ce contexte, la plage devient plus qu’un espace de détente. Elle devient un symbole : celui de la capacité d’un État à traduire ses promesses en actes, à concilier surveillance et confiance, à administrer sans étouffer. D’autant que l’été, en Algérie, n’est jamais qu’une parenthèse touristique ; il est un miroir grossissant du rapport que le pouvoir entretient avec son peuple. Et chaque grain de sable balayé, chaque douche réparée ou chaque parasol arraché à la voracité des parkings clandestins devient une pièce du puzzle national. L’exigence de gratuité, martelée depuis les plus hautes sphères de l’État, se heurte encore à des pratiques rampantes. Dans certaines plages, les chaises en plastique et les parasols sont « réservés », loués à prix d’or, parfois sous la protection passive de ceux censés faire appliquer la loi. L’inspection de ce 12 juillet vise à mettre fin à ces dérives, à réaffirmer l’autorité publique dans des espaces longtemps laissés à l’abandon ou au clientélisme local. Mais encore faut-il que cette autorité se donne les moyens de durer, de revenir, de sanctionner. Une visite n’est pas une politique. Il faut saluer l’effort. Le déplacement de responsables, la coordination intersectorielle, la volonté affichée de contrôler la situation : tout cela témoigne d’un réveil. Mais l’Algérie ne manque pas de réveils ; ce qui lui manque encore, c’est le jour qui suit. Car au-delà des tournées ministérielles, c’est une culture de la régularité, de l’engagement citoyen et du service public qu’il faut restaurer. Et cela ne se fera ni avec des communiqués, ni avec des vidéos promotionnelles, mais avec une présence continue, un dialogue réel, et une écoute attentive des besoins du terrain. Les plages de Skikda, ce jour-là, n’étaient pas seulement des espaces à surveiller. Elles étaient des métaphores vivantes. D’une gouvernance en devenir, d’une population en attente, et d’une mer qui, inlassablement, accueille les vagues et les espoirs. Reste à savoir si l’écume de la politique s’y déposera durablement ou si elle repartira, comme tant de fois, avec la marée.

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