Quand un ministre prend la plume:
Kamel Baddari, la pensée en mouvement

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Par Mohamed Tahar Aissani—/—À une époque où le discours public se noie souvent dans les slogans creux et les postures médiatiques, l’initiative d’un ministre de se confronter, plume en main, aux grandes questions de notre temps, relève presque de l’exception.

Kamel Baddari, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, vient de livrer un ouvrage qui, à en juger par ses ambitions affichées, dépasse largement le cadre institutionnel. Son titre, Journal 2019-2022 : Exploration de quelques enjeux contemporains, annonce la couleur : il s’agit d’un voyage intellectuel au cœur des bouleversements récents, un journal de bord érudit où l’observation se mêle à l’analyse, où la mémoire des faits croise l’exigence de prospective. Publié par le Diwan des publications universitaires, ce livre s’inscrit dans un moment historique où la société algérienne, comme tant d’autres, se trouve ballotée entre la vitesse des mutations technologiques, les fractures économiques, les recompositions géopolitiques et la redéfinition du rôle des savoirs. Le professeur Baddari, fidèle à son parcours académique, ne se contente pas d’énumérer les phénomènes : il les dissèque, les relie, les compare, les met en tension avec les défis que devront relever les générations futures.

Une parole incarnée

Il faut dire que le choix du format, celui d’un journal couvrant la période 2019-2022, n’est pas neutre. Cette séquence, marquée par des secousses sanitaires inédites, des crises économiques à répétition et l’accélération de la transition numérique, a laissé sur nos sociétés une empreinte profonde. Baddari en fait la matière première d’une réflexion personnelle mais jamais égocentrée. Loin de se draper dans le confort d’une distance professorale, il assume une parole engagée, portée par la conviction que la pensée critique doit éclairer l’action publique, et non se contenter de l’accompagner. Le livre explore des thématiques multiples : l’impact des révolutions numériques sur les systèmes éducatifs, les répercussions sociales et économiques des crises mondiales, l’adaptation nécessaire des institutions universitaires face aux savoirs émergents, ou encore la question cruciale de l’innovation comme moteur de souveraineté nationale. Chaque chapitre se lit comme une invitation au débat, mais aussi comme un plaidoyer pour une Algérie qui mise sur la connaissance comme levier de transformation. Ce qui frappe dans les premières réactions à l’ouvrage, c’est l’ouverture internationale de l’analyse. Les enjeux contemporains sont replacés dans un contexte global, où les transformations internes dialoguent avec les dynamiques planétaires. L’auteur ne cède ni au provincialisme ni à la fascination béate pour les modèles étrangers. Il scrute, compare, critique, et propose une vision dans laquelle l’Algérie se pense comme un acteur intellectuel à part entière, capable de contribuer aux débats universels. Si le Diwan des publications universitaires en assure la diffusion prioritaire vers les chercheurs, les enseignants et les étudiants, il serait réducteur d’en faire un simple ouvrage académique. Le style, bien que rigoureux, se veut accessible, presque narratif par moments, donnant chair aux concepts et humanité aux statistiques. On sent chez Baddari l’enseignant qui n’oublie jamais que la pédagogie est un art d’équilibre entre la précision et la clarté. Dans un monde où la politique se réduit trop souvent à la gestion de l’urgence, écrire un livre de fond est un acte politique en soi. C’est refuser la tyrannie de l’instant pour reprendre le temps long de l’analyse et de la vision. À travers cet ouvrage, Kamel Baddari semble adresser un message implicite : la réflexion est aussi un outil de gouvernement, et l’intellect, loin d’être une tour d’ivoire, doit irriguer l’action quotidienne. En attendant de plonger dans le contenu complet de ce Journal 2019-2022, une chose est certaine : le livre promet de devenir une référence pour quiconque cherche à comprendre la décennie en cours et à anticiper ses prolongements. Qu’on partage ou non les analyses de l’auteur, on ne pourra ignorer l’effort de mise en perspective qu’il propose, ni la sincérité de sa démarche. Le professeur Baddari nous invite à un rendez-vous avec l’avenir — et ce rendez-vous, pour une fois, ne se tiendra pas dans les couloirs feutrés des institutions, mais entre les lignes d’un texte qui, espérons-le, fera école.

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