Par Mohamed Tahar Aissani—/—L’Algérie, riche de sa terre et de ses savoir-faire, se heurte aujourd’hui à un paradoxe cruel : nous avons la production, nous avons les marchés, mais nous n’avons plus les moyens souverains d’acheminer nos richesses par la mer. Les exportations agricoles, longtemps fierté de notre économie, se trouvent prisonnières d’une dépendance insidieuse : celle des compagnies maritimes étrangères qui, à force de dominer nos flux, finissent par dicter le rythme de notre commerce extérieur.
Il fut un temps pas si lointain où notre pays disposait de deux leviers solides pour tenir le cap : une Compagnie nationale des transports maritimes et un Conseil national des chargeurs. Deux institutions qui structuraient les échanges, assuraient la régularité et défendaient les intérêts des producteurs locaux. Aujourd’hui, l’une a disparu, l’autre s’est éteinte dans l’inertie. Le vide laissé derrière elles se traduit par un désordre chronique, des coûts prohibitifs et une vulnérabilité stratégique. Pendant que les pouvoirs publics multiplient les appels à exporter davantage, notamment vers l’Afrique où s’ouvrent de nouveaux marchés prometteurs, les conteneurs manquent, les liaisons sont incertaines, et les tarifs, souvent fixés depuis l’étranger, étouffent la compétitivité. La dépendance logistique devient un frein, et parfois même un piège. Le cas de la récente Foire africaine des entreprises en Algérie a mis en lumière cette contradiction : comment prôner l’intégration régionale si nos propres produits peinent à franchir la Méditerranée ou le Sahara faute d’une flotte et d’une stratégie cohérentes ? Ce défi est d’abord national. Il ne s’agit pas seulement de transporter des marchandises, mais de préserver notre autonomie économique, de défendre nos marchés, et d’inscrire nos producteurs dans une dynamique internationale où la logistique fait la loi. Sans une coordination solide entre l’État, les exportateurs et les prestataires, nous risquons d’assister à une hémorragie silencieuse de nos parts de marché, absorbées par la puissance d’organisation des armateurs étrangers. Réhabiliter une politique maritime nationale, redonner vie à des institutions capables de défendre nos flux, investir dans une flotte moderne et solidaire de nos exportateurs : voilà l’enjeu. Sans cela, la mer restera ce miroir cruel qui reflète moins notre potentiel que nos failles. L’histoire nous rappelle que nous savions autrefois naviguer seuls. Le présent nous oblige à retrouver ce cap. L’avenir, lui, ne nous pardonnera pas de l’avoir perdu.
