Au-delà du vacarme:
 L’Algérie, la Palestine et le piège des remerciements

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Par Mohamed Tahar Aissani—/—Il a suffi d’une phrase, d’un merci adressé aux « médiateurs », pour que les réseaux se transforment en tribunal. Le dirigeant du Hamas à Gaza, Khalil al-Hayya, a salué l’action de l’Égypte, du Qatar et de la Turquie dans l’aboutissement d’un accord de cessez-le-feu.

L’Algérie n’a pas été citée. À peine la vidéo publiée, des commentaires en rafales, des captures d’écran, des procès d’intention. Comme si l’absence d’un nom dans un protocole de remerciements suffisait à rejouer l’histoire d’un pays et à défaire, par un mot, des décennies d’engagement. Dans ce brouhaha, une voix posée est venue rappeler l’essentiel : celle de Youssef Hamdane, représentant du Hamas en Algérie, précisant sur les ondes que le message d’al-Hayya s’adressait aux États qui avaient participé « effectivement » à la négociation technique du moment, non à l’ensemble des soutiens politiques et moraux à la cause palestinienne. Il ne s’agissait pas de réécrire la géographie du cœur ni de redessiner les alliances, mais d’indiquer les coulisses d’une médiation précise. Ce rappel n’est pas anodin. Car la confusion est l’alliée naturelle de toutes les surenchères. On prête aux mots des fonctions qu’ils n’ont pas; on guette les oublis comme des trahisons; on transforme la gratitude circonstancielle en hiérarchie affective. Or l’Algérie n’est pas un «moment » dans le récit palestinien ; elle en est une constante. Le soutien algérien n’a pas besoin d’être reconduit à chaque déclaration pour exister : il procède d’une fidélité, d’une mémoire, d’un positionnement assumé dans le temps long. Hamdane l’a redit : il n’y a aucune ambiguïté. Les gestes, les messages, les prises de parole l’attestent, de l’allocution d’Abou Khaled Al-Deif qui avait explicitement remercié l’Algérie, jusqu’à la lettre adressée « sous les décombres » par le dirigeant tombé en martyr, Yahia Sinouar, au président Abdelmadjid Tebboune, saluant le « positionnement originel » de l’Algérie vis-à-vis de la Palestine. On ne biffe pas cette chaîne de signes d’un revers de timeline. Ce qui interroge, en réalité, c’est notre époque et sa passion pour l’instantané. À force d’additionner des fragments, on perd la vue d’ensemble ; à force d’éprouver les amitiés à l’aune de chaque communiqué, on finit par ne plus croire au socle. L’Algérie n’a pas besoin d’être médiatrice de telle séquence pour être du côté de l’essentiel : celui d’un peuple qui résiste à l’occupation, celui d’un droit international qu’on voudrait muet, celui d’une dignité qui ne se troque pas contre une fenêtre médiatique. Qu’une partie de la toile s’émeuve, soit. C’est son droit. Mais lorsque l’émotion se substitue à la compréhension des mécanismes diplomatiques, elle devient un instrument. Et l’instrumentalisation, ici, ne sert ni la Palestine ni l’Algérie ; elle alimente les malentendus que d’autres, ailleurs, se chargeront d’exploiter. La précision de Hamdane vaut donc mise au point, mais aussi leçon de méthode. Elle nous rappelle que la politique sérieuse ne se conduit pas au rythme des hashtags ; qu’elle suppose du temps, des canaux, des relais invisibles. Remercier les médiateurs d’une négociation donnée ne signifie pas effacer les alliés constants. L’un relève de l’opérationnel, l’autre du principiel. L’un se mesure à l’efficacité d’un accord, l’autre au fil d’une histoire. C’est la confusion de ces deux registres qui empoisonne le débat et attise la compétition des susceptibilités. À ceux qui se pressent de conclure que l’Algérie a été « oubliée », il faut répondre par la patience des archives et la mémoire des positions. L’Algérie ne quémande pas les honneurs ; elle s’acquitte d’une fidélité. Son rôle, qu’il soit discret ou éclatant, n’appelle ni l’ostentation ni la comptabilité des gratitudes. Le peuple algérien, lui, n’a pas attendu l’ère des partages viraux pour embrasser la cause palestinienne ; il la porte dans ses marches, ses chants, ses deuils, sa pédagogie civique. Et c’est sans doute cela, l’irréductible : une proximité affective et politique qui ne se résume pas à un nom prononcé ou tu dans une déclaration. Il faut également entendre dans la mise au point de Hamdane un avertissement contre la lecture malveillante des gestes. Certains veulent voir dans tout silence un message, dans toute nuance une rupture, dans tout remerciement ciblé un désaveu global. C’est une tentation commode, car elle transforme la complexité en slogan. Mais elle empêche d’affronter l’essentiel : la guerre qui continue d’exposer un peuple à l’innommable, l’urgence de mettre fin à l’impunité, la nécessité d’arracher des garanties tangibles pour les civils. Pendant que l’on ergote sur la sémantique d’une phrase, des familles comptent leurs morts, des quartiers sont rasés, des hôpitaux suffoquent. La hiérarchie des priorités exige que l’on cesse de faire de la détection d’« offenses » le cœur de notre engagement. Reste alors à poser une question simple : voulons-nous une politique du réel ou une dramaturgie des apparences ? La première suppose de reconnaître la diversité des rôles : il est des médiateurs, des parrains, des parrains silencieux, des soutiens logistiques, des soutiens moraux, des voix qui pèsent dans les enceintes internationales, des voix qui mobilisent les sociétés. L’Algérie a montré, et montrera encore, qu’elle sait tenir son rang dans ce concert. La seconde, la dramaturgie, préfère la polémique à la patience, la punition symbolique à la construction. Elle nous détourne de l’ennemi principal : l’occupation et sa logique de destruction. En vérité, il n’y a pas d’affaire « Al-Hayya contre l’Algérie ». Il y a un moment de confusion, corrigé par une clarification. Il y a, surtout, un devoir : replacer chaque phrase dans son contexte, chaque geste dans sa durée, chaque gratitude dans sa fonction. On peut exiger des mots justes, sans pour autant renoncer à la justesse du regard. C’est à cette condition que la solidarité demeure une force, et non une scène. Et c’est à cette condition, aussi, que le nom « Algérie » continue de signifier ce qu’il a toujours signifié aux yeux des Palestiniens : la fidélité d’un peuple à un autre peuple, loin des vacarmes passagers, au plus près de l’essentiel.

 

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