Par Mohamed Tahar Aissani—/—L’Algérie rappelle, une fois encore, qu’il n’y a pas de prescription possible pour les crimes coloniaux. Ni au nom des intérêts, ni au nom des équilibres diplomatiques, ni au nom de cette “langue de l’apaisement” que Paris brandit à chaque tournant de crise. Derrière les sourires protocolaires et les gestes de conciliation, Alger pose un principe simple : la mémoire n’est ni une menace, ni un fonds de commerce. Elle est dette morale, fidélité aux martyrs, exigence de vérité. Au moment où certains espèrent que la chaleur retrouvée entre les deux capitales suffira à dissoudre le froid de l’histoire, l’Algérie choisit la voie inverse : réchauffer les relations, oui, mais sans anesthésier la conscience nationale. Le message est double et assumé : le dialogue reste possible, l’oubli ne l’est pas. L’une des évolutions les plus fortes de cette nouvelle phase mémorielle est l’irruption de la dimension environnementale dans le récit colonial. L’Algérie ne parle plus seulement des massacres, des tortures, des spoliations, mais aussi des paysages mutilés, des terres brûlées, des nappes souillées, des mines, des essais et des déchets qui continuent de contaminer silencieusement le sol et les corps. Dans ce cadre, la création du projet national de “mémoire environnementale coloniale” marque un tournant. Il ne s’agit plus seulement d’archives et de dates, mais d’un inventaire lucide : cartographier les zones ravagées, documenter les politiques de terre brûlée, les exploitations minières et extractives, les atteintes prolongées aux écosystèmes. Autour de ce chantier, un guide scientifique, conçu comme témoin méthodique, donne corps à cette démarche. Il rassemble enquêtes, témoignages, observations de terrain, pour faire de l’histoire environnementale un pilier de la mémoire nationale. En plaçant l’écologie au cœur du dossier colonial, l’Algérie dit autre chose au monde : le colonialisme n’a pas seulement tenté de soumettre un peuple, il a aussi maltraité une terre. Et cette trace-là, mesurable, visible, exige elle aussi reconnaissance. Sur le terrain politique, la dynamique est tout aussi claire. Une commission parlementaire a été installée pour élaborer un texte de loi criminalisant le colonialisme. Au-delà du geste symbolique, c’est une bataille de vocabulaire et de sens qui se joue : ne plus parler d’“œuvre”, de “présence” ou de “mission”, mais de crimes historiques caractérisés, qualifiés comme tels par la loi. Cette démarche ne vise ni la rupture pour la rupture, ni une escalade calculée. Elle vient corriger un langage longtemps verrouillé, où l’on demandait aux victimes d’enjoliver leur propre blessure pour ne pas froisser la susceptibilité de l’ancien colonisateur. Affirmer que certains faits doivent être nommés “crimes” n’est pas un obstacle à la coopération ; c’est au contraire une condition de maturité dans la relation. Les signaux diplomatiques récents laissent entrevoir un possible réchauffement entre Alger et Paris : reprise de discussions, visites envisagées, volonté affichée de renouer sur les dossiers sécuritaires et régionaux. La France insiste sur le retour au dialogue ; l’Algérie accepte la conversation, mais sur des bases clarifiées. Il est essentiel de lire avec précision la position algérienne : la loi sur la criminalisation du colonialisme, la mise en place de commissions mémorielles, la documentation des dégâts écologiques, ne sont ni des leviers de marchandage ni des bombes à retardement diplomatiques. Ce sont des actes internes de souveraineté, des mécanismes de réparation symbolique et de transmission historique. L’Algérie affirme ainsi que la relation avec la France ne peut plus reposer sur le déni poli, l’ambiguïté calculée ou le récit tronqué. On peut négocier des contrats, des coopérations, des intérêts stratégiques ; on ne négocie pas le sang versé, les villages rayés, les forêts brûlées, les essais enfouis. La mémoire n’est pas un instrument : c’est un socle. Elle ne s’agite pas ; elle s’assume. Ce que construit l’Algérie aujourd’hui dépasse le seul face-à-face avec Paris. C’est un contrat moral avec ses propres enfants. Raconter, qualifier, documenter, nommer : non pour maintenir une haine, mais pour empêcher la falsification. En choisissant d’ouvrir le dossier de l’empreinte écologique du colonialisme, en travaillant à un cadre juridique qui parle clairement de “criminalisation”, en refusant de faire de ces démarches un outil de pression conjoncturelle, le pays pose les bases d’une pédagogie nationale : on n’entre pas dans l’avenir en piétinant les morts ni en maquillant les crimes. Reste une question que chaque geste diplomatique devra affronter : la France, qui revendique une relation “apaisée” avec l’Algérie, est-elle prête à regarder en face l’ensemble de ce passif – humain, politique, environnemental – autrement que par fragments prudents et demi-mots ? L’Algérie, elle, a visiblement tranché : la main peut être tendue, mais la mémoire, elle, ne sera ni gelée, ni troquée.
