Liamine Zéroual:
La mort d’un homme d’État, la survie d’une mémoire

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Par Mohamed Tahar Aissani—/—
L’Algérie ne vient pas seulement de perdre un ancien président, elle vient de voir s’effacer l’une des dernières silhouettes d’un temps où l’État, menacé dans sa colonne vertébrale même, cherchait encore des hommes capables de tenir sans se vendre, de gouverner sans se mettre en scène, et de partir sans s’accrocher.
Avec la disparition de Liamine Zéroual, c’est une certaine conception du pouvoir qui s’éloigne : austère, rare, silencieuse, presque étrangère aux mœurs politiques d’aujourd’hui. Il y a des morts qui ferment une biographie. Et il y a celles qui rouvrent une question nationale. Celle de Liamine Zéroual appartient à la seconde catégorie. Car au moment où la République décrète trois jours de deuil national, avec drapeau mis en berne sur l’ensemble du territoire et dans les représentations diplomatiques à l’étranger, ce n’est pas seulement un hommage protocolaire qui se joue. C’est un retour brutal de la mémoire vers les années de braise, vers cette période où l’Algérie tenait debout au bord du gouffre. Zéroual ne fut jamais un président de décor. Il n’appartenait ni à la politique-spectacle ni au verbe inflationniste. Il venait d’une autre école : celle du maquis, de la hiérarchie militaire, de la discipline intériorisée, du devoir avant l’image. Né à Batna en 1941, engagé très tôt dans les rangs de l’Armée de libération nationale, formé ensuite dans des écoles militaires à l’étranger, il a traversé les institutions algériennes sans jamais se confondre tout à fait avec les jeux de clans qui les minaient. Son ascension le conduit à des responsabilités militaires majeures, puis à la diplomatie, au ministère de la Défense, avant son arrivée à la tête de l’État en janvier 1994, dans l’un des moments les plus périlleux de l’histoire contemporaine du pays. Il faut se souvenir de ce que signifiait gouverner alors. L’Algérie était ensanglantée. L’autorité de l’État était contestée par la violence armée. La société vivait sous la pression de la peur, de la fragmentation et du doute. Dans ce paysage de fracture, Liamine Zéroual ne s’est pas imposé comme un tribun, mais comme une digue. Sa présidence fut moins celle d’un homme cherchant à séduire que celle d’un responsable tenté par une reconstruction graduelle de la légitimité, à travers la recherche d’une sortie politique de crise, la restauration institutionnelle et l’idée que l’État devait survivre sans renoncer entièrement à la perspective d’une normalisation démocratique. La victoire électorale de 1995 ne fut pas un simple épisode arithmétique. Elle marquait, dans une conjoncture exceptionnellement tendue, la tentative de donner au pouvoir une assise populaire formalisée. Zéroual portait alors un double fardeau : rétablir l’État et empêcher que la guerre intérieure n’engloutisse définitivement la nation. Il ne gouvernait pas dans le confort, mais dans l’urgence. Il ne parlait pas à un pays apaisé, mais à une société blessée, traversée de peurs, de deuils et de fractures idéologiques profondes. C’est là que son nom prend une épaisseur particulière. Non parce qu’il aurait tout résolu. Ce serait mentir à l’histoire. Mais parce qu’il incarna, dans l’un des passages les plus sombres de l’Algérie indépendante, une forme de sobriété patriotique. Il n’a pas laissé l’image d’un homme emporté par l’ivresse du pouvoir. Il a plutôt légué celle, rare dans nos paysages politiques, d’un responsable qui savait que la fonction dépasse l’homme, et que la nation n’est pas une propriété personnelle. Son départ volontaire du pouvoir reste, à cet égard, l’un des gestes les plus lourds de sens de la vie politique algérienne. Lorsqu’il annonce en septembre 1998 la tenue d’une élection présidentielle anticipée et met fin à son mandat en avril 1999, il inscrit sa sortie dans une logique que peu de dirigeants de la région auront assumée avec une telle netteté : quitter la scène sans s’y agripper. Revenir à Batna, regagner la réserve, se retirer sans organiser le culte de son propre passage. Ce geste, à lui seul, mérite d’être médité dans une époque où tant de pouvoirs se confondent avec la peur de finir. La mémoire populaire, elle, retient souvent ce que les appareils oublient. Elle retient chez Zéroual moins un style qu’une tenue. Moins une rhétorique qu’une stature. Moins un appareil partisan qu’une gravité. Dans un monde politique saturé de communication, de mise en marché de soi et de loyautés changeantes, la figure de Liamine Zéroual réapparaît comme celle d’un homme qui n’avait pas besoin de parler tous les jours pour peser dans la conscience nationale.Sa mort oblige aussi à une relecture plus honnête de notre rapport collectif aux hommes d’État. Nous avons trop souvent pris l’habitude de ne reconnaître certaines figures qu’une fois disparues, comme si la disparition seule autorisait enfin la justice du regard. Pourtant, Zéroual avait déjà rejoint, de son vivant, cette catégorie rare des présences qui se retirent mais ne s’effacent pas. Il était devenu une référence silencieuse, un nom qu’on invoque dès que le pays traverse une crise morale, institutionnelle ou mémorielle. Car ce qui meurt aujourd’hui avec lui, ce n’est pas seulement un ancien président. C’est aussi un témoin direct d’une certaine Algérie : celle des combats fondateurs, des institutions encore habitées par la légitimité révolutionnaire, des années de feu, des compromis difficiles, des tentatives de réconciliation et des chemins incertains vers la stabilité. Avec sa disparition, un pan du XXe siècle algérien se détache un peu plus de nous.Mais une mémoire nationale ne meurt pas avec un homme, même lorsque cet homme en a porté une part essentielle. Elle change de lieu. Elle quitte la présence physique pour entrer dans l’exigence du souvenir. Elle oblige les vivants. Elle pose une question simple et redoutable : que faisons-nous de l’héritage de ceux qui ont servi sans s’annoncer comme des sauveurs? Liamine Zéroual laisse derrière lui plus qu’un parcours militaire ou une séquence présidentielle. Il laisse une leçon sévère, presque dérangeante pour notre temps : on peut exercer le pouvoir sans tapage, traverser la tragédie sans théâtralité, servir l’État sans transformer la nation en miroir de soi. Dans une époque fascinée par l’apparence, cette leçon vaut peut-être davantage, aujourd’hui, que bien des monuments. La mort de Liamine Zéroual n’est donc pas seulement une nouvelle triste. Elle est un révélateur. Elle rappelle aux Algériens qu’il fut un temps où la dignité politique pouvait encore prendre le visage de la réserve, de la gravité et du retrait. Elle nous rappelle surtout qu’un homme d’État ne se mesure pas seulement à la durée de son règne, mais à la trace morale qu’il laisse dans la mémoire de son peuple. Et c’est peut-être là, au fond, que réside la vérité de cet adieu : Liamine Zéroual s’en va, mais il laisse derrière lui une question que l’Algérie ne pourra pas éluder longtemps. Qui, désormais, saura faire passer l’État avant soi-même ?

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