Par Mohamed Tahar Aissani—/—
Il aura fallu des années de crispations, de malentendus entretenus et de gestes politiques maladroits pour qu’une voix française de premier plan reconnaisse enfin ce que beaucoup, des deux côtés de la Méditerranée, savaient déjà : la France ne peut ni ignorer l’Algérie, ni la traiter comme une simple variable diplomatique secondaire. Dans une déclaration remarquée, l’ancienne ministre française de l’Écologie, Ségolène Royal, a dénoncé ce qu’elle qualifie d’« aveuglement politique » de la France à l’égard de l’Algérie. Un aveuglement qui, selon elle, a retardé la prise de conscience française quant au rôle central de l’Algérie comme puissance régionale, partenaire stratégique et voisin incontournable. L’aveu est d’autant plus significatif qu’il intervient dans un contexte où les relations entre Alger et Paris ont souvent été traversées par des tensions mémorielles, diplomatiques, sécuritaires et économiques. Pour Ségolène Royal, la France commence seulement à comprendre que l’Algérie est un grand pays voisin avec lequel il faut construire une relation sérieuse, équilibrée et respectueuse. Ce réveil tardif, estime-t-elle, n’est pas sans coût. Les années de postures arrogantes, de déclarations jugées provocatrices et de politiques hésitantes auraient fragilisé la coopération entre les deux pays, notamment dans des domaines essentiels comme la sécurité, l’économie, la mobilité, la justice et les dossiers mémoriels. Depuis sa prise de fonction à la tête de l’Association France-Algérie, en janvier dernier, Ségolène Royal affirme avoir œuvré à la réouverture des canaux de dialogue avec le président Abdelmadjid Tebboune. Elle évoque également des dossiers sensibles, longtemps repoussés ou traités avec gêne par les autorités françaises : les archives, les biens spoliés, les questions liées aux expulsions, ainsi que la coopération judiciaire. Son propos prend alors une dimension plus large. Car, à travers l’Algérie, c’est toute la politique française en Afrique qui se trouve indirectement interrogée. Ségolène Royal considère que le recul de Paris dans plusieurs pays africains n’est pas le fruit du hasard, mais la conséquence d’un comportement perçu comme supérieur, distant et parfois méprisant. Ce constat rejoint une réalité désormais visible : l’Afrique ne veut plus être regardée à travers les lunettes anciennes de la tutelle, de la leçon ou de l’influence automatique. Elle exige des partenariats fondés sur le respect, l’écoute, l’égalité et l’intérêt mutuel. L’Algérie, forte de son histoire, de sa souveraineté jalousement défendue et de son poids géopolitique, incarne plus que jamais cette exigence. En appelant à reconstruire les partenariats avec les pays voisins, au premier rang desquels l’Algérie, Ségolène Royal plaide pour une diplomatie française plus intelligente, plus créative et moins prisonnière des réflexes du passé. Une diplomatie capable de comprendre que l’amitié ne se décrète pas, qu’elle se construit ; que la coopération ne s’impose pas, qu’elle se négocie ; et que le respect n’est pas un supplément d’âme, mais la condition même de toute relation durable. Au fond, cette déclaration sonne comme un avertissement adressé à Paris : l’Algérie n’est pas un pays que l’on redécouvre seulement lorsque les crises s’accumulent. Elle est un acteur majeur de la Méditerranée, de l’Afrique et du monde arabe. La traiter avec lucidité n’est plus une option diplomatique. C’est une nécessité historique.
