Par Mohamed Tahar Aissani—/—En affirmant, d’un ton péremptoire, que la France « n’a pas à s’excuser ni du passé ni du présent », un ministre français a cru refermer un dossier qui encombre la conscience républicaine depuis plus d’un demi-siècle. La phrase se veut tranche nette, ligne claire, cap assumé. En réalité, elle ressemble à ces gommes d’écolier qui étalent l’encre au lieu de la faire disparaître : plus on frotte, plus la tache s’agrandit.
On nous dira que « l’époque des repentances est révolue », que « l’amitié se construit vers l’avant », que « la realpolitik exige sang-froid ». À Alger, nul ne réclame une liturgie de contrition ni un théâtre d’ombres. Ce que l’Algérie demande — et ce que toute relation adulte exige — tient en trois mots simples : vérité, reconnaissance, garanties. Vérité des faits, reconnaissance des responsabilités, garanties pour l’avenir. Cela ne relève ni du pathos ni du marchandage : c’est de l’ingénierie politique. Une mécanique de confiance se construit avec des pièces conformes, pas avec des slogans. Il est d’ailleurs piquant que l’injonction à « aller de l’avant » surgisse le plus souvent quand il s’agit précisément d’éviter de regarder devant soi. Avancer n’est pas ignorer ; avancer, c’est savoir ce que l’on emporte et ce que l’on laisse. Avancer, c’est ouvrir les archives sans couper les pages, restituer ce qui doit l’être sans conditionner le geste à l’humeur des plateaux télé, nommer les crimes sans euphémismes — non pour distribuer des blâmes éternels, mais pour réparer des fractures bien actuelles : dans les familles, dans les territoires, dans les récits scolaires, dans la relation de deux États censés coopérer « d’égal à égal ». On objectera qu’une « excuse » ne change rien aux réalités économiques, aux dossiers migratoires, aux urgences climatiques et sécuritaires. C’est faux. Les mots justes sont des infrastructures ; ils supportent des ponts. Là où il y a des mots exacts, il devient possible de bâtir des politiques stables : mobilité académique et professionnelle sans humiliations ; coproduction industrielle au lieu de l’externalisation méprisante ; programmes mémoriels partagés au lieu des commémorations concurrentes ; sécurité co-pensée plutôt que sous-traitée. La diplomatie, ce ne sont pas des poignées de mains encadrées ; ce sont des engagements vérifiables. On s’étonne ensuite que l’opinion algérienne juge la parole officielle française volatile — quand, d’une main, on murmure « réconciliation » et que, de l’autre, on brandit le refus catégorique de tout geste symbolique. Il faut choisir : soit l’on assume que la colonisation fut une entreprise de domination violente dont les effets persistent, et l’on agit en conséquence ; soit l’on persiste à grimer l’Histoire en querelle d’archives, et l’on accepte que la confiance demeure une promesse à crédit. Nul besoin de solennités grandiloquentes : une phrase claire, des actes suivis, un calendrier public suffisent souvent à changer l’atmosphère. L’ironie — discrète, mais tenace — veut que ceux qui s’érigent en pédagogues de la « maturité » politique soient les premiers à s’accrocher à l’enfance rhétorique des dénégations. La maturité, justement, consiste à tenir ensemble deux évidences : on peut aimer son pays sans blanchir son passé ; on peut regarder l’avenir sans travestir la mémoire. C’est même la condition d’une amitié durable entre nations voisines, indissociables par la géographie, l’histoire et les vies de millions d’hommes et de femmes qui circulent entre les deux rives. À ceux qui redoutent on ne sait quelle « pente glissante » dès qu’on prononce les mots reconnaissance et réparation, rappelons une vérité simple : la justice n’appauvrit pas, elle sécurise ; la clarté ne fragilise pas, elle stabilise. Les économies, les universités, les laboratoires, les villes et les ports des deux pays gagneraient infiniment plus à une stratégie de co-développement lucide qu’à l’éternel jeu des petites phrases. Les entreprises savent compter : l’incertitude politique a un coût ; la confiance, elle, produit de la valeur. Il reste la question de la dignité — la seule, au fond, qui vaille qu’on s’y arrête. Dire « nous n’avons pas à nous excuser » n’est pas une preuve de force ; c’est l’aveu que l’on confond l’autorité avec l’impunité, la fierté avec l’amnésie. L’Algérie n’exige ni mise à genoux ni reniement de soi. Elle exige que l’interlocuteur assume sa stature : des mots justes, des gestes concrets, une mémoire partagée, un futur contractuel. Autrement dit, la politique à hauteur d’Homme. Alors, puisque certains persistent à écrire la diplomatie à la gomme, nous rappellerons cette règle élémentaire de l’encre et du papier : la page ne se tourne pas en l’effaçant, mais en l’écrivant entièrement — dans une langue claire, avec des dates, des faits, et la volonté de les honorer. C’est peu de chose, et c’est tout.
