Par Mohamed Tahar Aissani—/—
Il y a des témoignages qui ne commentent pas un événement : ils le démasquent. Celui du sénateur américain Chris Murphy appartient à cette catégorie rare. En quelques phrases, il a révélé ce que tant de discours officiels s’acharnent à recouvrir : cette guerre contre l’Iran n’a pas été pensée comme une stratégie, mais déclenchée comme une impulsion. Derrière la posture martiale, derrière les déclarations tonitruantes de Donald Trump, derrière l’alignement belliqueux de Benyamin Netanyahou, apparaît une vérité plus grave que l’escalade elle-même : l’absence de cap.Car enfin, si l’on en croit ce qui a filtré de ce briefing confidentiel, les buts réels de la guerre ne correspondent même pas à ceux que l’on vend à l’opinion. Il ne s’agirait ni de détruire réellement le programme nucléaire iranien, ni de provoquer un changement de régime. Alors pourquoi cette guerre ? Pour frapper, affaiblir, détruire des stocks, des usines, des missiles, puis recommencer lorsque l’Iran reconstruira. Ce n’est pas une doctrine. C’est une routine de bombardement. Ce n’est pas une vision. C’est un enlisement programmé. Le plus accablant n’est donc pas seulement la violence de l’entreprise. C’est sa vacuité. Une guerre sans finalité claire n’est pas un acte de puissance. C’est un aveu d’impuissance maquillé en démonstration de force. L’histoire récente des États-Unis est saturée de ces erreurs : l’Irak, la Libye, l’Afghanistan. Toujours la même illusion. Détruire plus vite que l’on ne comprend. Frapper avant de penser. Confondre supériorité militaire et intelligence politique. L’Iran n’est pourtant ni un décor docile ni une cible périphérique. C’est une puissance régionale, un acteur structurant, un pays capable d’endurance, d’adaptation et de riposte indirecte. Ouvrir un tel front sans scénario crédible de sortie relève d’une faute historique. Le détroit d’Ormuz, dans cette affaire, résume tout. Qu’une administration engagée dans une confrontation aussi lourde puisse ne disposer d’aucun plan sérieux pour sécuriser cette artère vitale du commerce mondial dit l’essentiel sur le niveau d’impréparation. On n’est plus ici dans l’erreur d’appréciation. On est dans l’irresponsabilité stratégique. Cette séquence révèle autre chose encore : le déclin d’une méthode américaine. Pendant des décennies, Washington a cru qu’il suffisait d’imposer le choc pour imposer l’ordre. Mais le monde a changé. Une guerre au Moyen-Orient ne reste plus au Moyen-Orient. Elle déstabilise les marchés, tend les routes maritimes, redistribue les cartes diplomatiques et accélère le basculement vers un monde où la parole américaine ne suffit plus à organiser le réel. Trump et Netanyahou ont voulu exhiber leur force. Ils risquent de graver leur faiblesse. Non pas la faiblesse militaire, qui demeure immense, mais la faiblesse politique : celle d’un pouvoir qui sait frapper sans savoir conclure, menacer sans savoir gouverner les conséquences, parler de sécurité tout en produisant davantage de chaos. Le plus sévère, dans l’affaire, est peut-être que cette critique ne vient pas d’un adversaire extérieur, mais du cœur même du système américain. Lorsqu’un sénateur membre de la commission des Affaires étrangères laisse entendre qu’aucune pensée cohérente ne soutient l’engagement en cours, ce n’est pas une polémique de circonstance. C’est une fissure institutionnelle. C’est la machine impériale qui commence à avouer son propre désordre.Il faut donc appeler les choses par leur nom. Cette guerre n’est pas seulement dangereuse. Elle est politiquement indigente. Elle n’est pas le signe d’une Amérique qui maîtrise le cours du monde, mais celui d’une puissance qui réagit à son affaiblissement par la brutalité, faute de pouvoir encore produire une architecture stable. Les empires ne tombent pas uniquement sous les coups de leurs ennemis. Ils s’épuisent aussi dans leurs propres fictions. Ils se perdent lorsqu’ils ne savent plus distinguer la force de la fuite en avant. À travers ce témoignage, ce que l’on voit se dessiner n’est pas seulement une crise militaire. C’est une crise de civilisation stratégique. Et peut-être, déjà, le visage d’un monde où l’Amérique continue de faire peur, mais ne sait plus convaincre, ni diriger, ni ordonner l’histoire.
