Dans le grand jeu d’échecs qui oppose Alger à Rabat, l’énergie n’est plus seulement une ressource d’exportation, c’est devenue l’arme absolue de la diplomatie algérienne. Alors que l’Europe vacille sous le poids des crises énergétiques successives et de l’instabilité des marchés mondiaux, l’Algérie, maître de ses vannes et de ses réseaux, s’impose comme le partenaire incontournable, reléguant le Maroc au rang de figurant géopolitique. L’arrêt définitif du Gazoduc Maghreb-Europe (GME), qui transitait par le territoire marocain, a marqué le début de l’asphyxie stratégique du royaume chérifien. En privilégiant le Medgaz, reliant directement Béni Saf à Almería, l’Algérie a court-circuité le Maroc, le privant non seulement de ses droits de passage, mais surtout de son levier de pression sur l’Espagne. Aujourd’hui, Madrid, Rome et Lisbonne regardent vers le Sud avec une déférence nouvelle. La signature de contrats d’approvisionnement à long terme avec des géants comme Eni ou Naturgy n’est pas qu’une affaire de business ; c’est un pacte de stabilité qui rend toute velléité de soutien au plan d’autonomie sahraoui de plus en plus coûteuse politiquement pour les capitales européennes.
L’Italie comme nouveau hub : Le basculement de l’axe méditerranéen
Le renforcement spectaculaire de l’axe Alger-Rome est sans doute le coup le plus dur porté à la diplomatie marocaine. En faisant de l’Italie le hub gazier de l’Europe, l’Algérie a déplacé le centre de gravité de l’influence maghrébine. L’Italie de Giorgia Meloni, en quête de sécurité énergétique, s’est alignée de fait sur les positions algériennes, privilégiant la realpolitik gazière aux chimères diplomatiques de Rabat. Ce rapprochement crée un effet domino : le Portugal et désormais l’Espagne, après une période de brouille, reviennent à la raison énergétique. Pour ces pays, le choix est binaire : soutenir une « marocanisation » sans fondement juridique et risquer le froid hivernal, ou respecter le droit international et garantir la paix sociale par un flux de gaz régulier. Le Maroc est désormais vulnérable devant une dépendance énergétique fatale pendant qu’Alger consolide ses alliances par ses ressources, Rabat s’enfonce dans une vulnérabilité énergétique chronique. Privé du gaz algérien, le Maroc tente désespérément de s’approvisionner via des flux inversés ou des projets de gazoducs trans-sahariens qui relèvent plus de la science-fiction que de la réalité économique immédiate. Cette fragilité place le palais royal dans une position de quémandeur sur la scène internationale. À terme, si la crise énergétique se prolonge, l’isolement du Maroc au sein de l’Union européenne deviendra total. Les pays européens, confrontés à la nécessité de chauffer leurs populations et de faire tourner leurs industries, n’hésiteront pas à sacrifier leurs relations avec un royaume sans ressources pour préserver leurs liens avec un partenaire stratégique capable de garantir leur survie économique. L’Algérie n’a plus besoin de longs discours à l’ONU pour défendre la cause sahraouie ; il lui suffit d’ouvrir ou de fermer ses vannes pour que l’Europe se rappelle où se situe son véritable intérêt national. Le Maroc, autrefois maître du chantage migratoire, se retrouve aujourd’hui piégé par une réalité qu’il ne peut contrôler : la primauté de l’énergie sur la parade diplomatique.
